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THE J. PAUL GETTY MUSEUM LIBRARY
BULLETIN
L'INSTITUT ARCHÉOLOGIQUE
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BULLETIN
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LIEGEOIS.
TOME XXIII. — 1" LIVRAISON.
LIÈGE IMPRIMERIE DE LA MEUSE, HOOLEVARD DE !.A SAUVENIÈRE. 10
1892
GETÏV UButR LtoMRY
Institut Archéologique Liégeois
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STATUTS CONSTITUTIFS
Art. I. — Une société est fondée à Liège pour recher- cher, rassembler et conserver les œuvres d'art et les monuments archéologiques, particulièrement ceux de la province et des anciennes dépendances du pays de Liège.
Elle prend le titre ^Institut archéologique liégeois et correspond avec les sociétés savantes , belges ou étrangères, instituées dans des vues analogues.
Art. II. — L'Institut se compose :
1" De seize membres effectifs au moins et de trente au plus; ils doivent être domiciliés dans la province;
2° D'un président et d'un vice-président honoraires,;'! savoir : le gouverneur de la province et le bourgmestre de la ville de Liège ;
3° De vingt membres honoraires;
4° De cinquante membres correspondants;
5° De membres associés.
— VI —
Art. III. — Les places vacantes pour le titre de membre effectif, honoraire ou correspondant, seront mentionnées sur les convocations, afin que l'on puisse procéder aux présentations de candidats. Ces présentations devront être faites par écrit et signées par trois membres effectifs. L'admission, décidée par bulletins secrets et à la majorité absolue des suffrages, aura lieu dans la séance qui suivra celle où auront été faites les présentations, et dont elle devra être distante d'au moins huit jours.
La moitié, au moins , des membres effectifs existant devra être présente pour pouvoir procéder à l'élection d'un membre effectif, et le tiers , après une seconde convocation.
L'élection des membres effectifs et des membres hono- raires a lieu dans la séance du mois d'avril et dans celle de décembre, après la formation du bureau.
Lorsqu'il y aura lieu d'augmenter le nombre des membres effectifs, conformément au § I de l'article II, il faudra une délibération expresse de Y Institut avant de pouvoir procéder à la présentation de candidats.
Art. IV. — Les réunions ordinaires ont lieu mensuelle- ment, sauf pendant les mois d'août, septembre et octobre. Le bureau fixe le jour et l'heure des séances (1).
Les membres effectifs qui, dans le courant de l'année, n'auront pas payé leur cotisation , seront, après avertis- sement, considérés comme démissionnaires.
A lieu no résolution ne peut être prise si sept membres effectifs au moins ne sont présents à la séance.
Les membres honoraires, correspondants ou associés, peuvent assister aux séances. Ils ont voix consultative.
Toute discussion étrangère au but de Y Institut est interdite.
(i) C'est actuellement le dernier vendredi du mois.
— VII —
Les décisions sont prises à la majorité des voix. En cas de parité, la proposition est rejetée.
Sur la demande de trois membres, on procède au scrutin secret.
Art. V. — Le bureau se compose du président, du vice-président, du secrétaire, du conservateur, du biblio- thécaire et du trésorier.
Les fonctions des membres du bureau sont annuelles.
Chaque année , à la séance du mois de décembre , Y Institut , en procédant à l'élection de ses fonctionnaires, nomme un vice-président , qui entre en fonctions le 1er janvier.
L'année suivante, il devient de droit président de Xlnstitut pour le terme d'une année, après laquelle il n'est pas immédiatement rééligible, ni comme président, ni comme vice-président.
Les autres membres sortants du bureau sont inéligibles.
Art. VI. — Le président veille à l'exécution du règle- ment; il dirige les travaux et les discussions des réunions.
En cas d'absence du président et du vice-président, le membre le plus âgé en remplit les fonctions.
Art. VII. — Le secrétaire tient les procès-verbaux des séances, la correspondance, etc.
Tout procès-verbal ou décision de la société est signé par le président et par le secrétaire. Ce dernier signe seul les pièces qui n'impliquent aucune décision de la société.
En cas d'empêchement du secrétaire, ses fonctions sont remplies par un membre que désigne le président.
Le secrétaire a la garde du sceau et des archives de la société.
Il présente chaque année, au mois de janvier, un rap- port détaillé sur les travaux de l' Institut , sur les acqui- sitions faites et sur les objets et livres offerts.
— VIII —
Art. VIII. — Le conservateur a la direction du Musée provincial.
Il dresse, tous les ans, un inventaire, qui est vérifié et approuvé par le président. Cet inventaire indique la provenance de chaque objet et l'époque de son acquisition.
Pendant les trois mois de vacances, le conservateur peut, avec l'assentiment du bureau, faire les acquisitions qu'il croira utiles.
Art. IX. — Le bibliothécaire tient un catalogue des livres offerts à YInstitut ou acquis par lui.
Il rend compte chaque année des accroissements de la
bibliothèque.
Art. X. — Le trésorier est chargé des recettes et des dépenses.
Il n'effectue de paiement que sur ordonnance signée par le président et par le secrétaire.
Il rend compte de sa gestion dans la séance du mois de janvier de chaque année.
Art. XI. — Les recettes de la société se composent de la cotisation annuelle des membres effectifs, associés ou correspondants, et des subventions à obtenir de l'État, de la province et de la commune.
La cotisation annuelle des membres effectifs est fixée à la somme de quinze francs; celle des membres associés est de dix francs. Elle est également de dix francs pour ceux des membres correspondants qui désirent recevoir les publications de YInstitut.
Ces cotisations sont payables dans le courant du mois de janvier qui commence l'année pour laquelle elles sont dues.
Art. XII. — Les objets réunis par la société forment un Musée, qui est la propriété de la province.
Les moindres dons sont reçus avec reconnaissance. Le
— IX
nom du donateur est inscrit sur l'objet offert et dans un registre ouvert ;\ cet effet.
Les objets qui se trouvent en double au Musée ne pourront être échangés qu'après une délibération expresse de X Institut et du consentement des donateurs. (Cette règle ne s'applique pas aux monnaies et aux livres.)
Tout objet, même en double, auquel se rattache un souvenir personnel, ne pourra être échangé.
La proposition d'échange devra être portée à l'ordre du jour un mois avant la délibération , afin que les membres puissent prendre connaissance des objets.
Tous les membres sont invités à faire hommage de leurs publications à la société.
Art. XIII. — \J Institut publie un recueil intitulé : Bulletin de l'Institut archéologique liégeois.
Une commission spéciale, composée de trois membres, élus à l'époque du renouvellement du bureau, est chargée de tout ce qui a rapport à la publication du Bulletin.
Le Bulletin est distribué aux institutions publiques qui encouragent XInstilut , aux compagnies savantes avec lesquelles il entretient des relations et aux membres qui ont payé leur cotisation.
Les auteurs des articles publiés ont droit à vingt-cinq tirés à part, qui devront porter, sur le titre, cette mention : Extrait du Bulletin de VInstitut archéolo- gique liégeois. Ils sont du reste autorisés à faire tirer, à leurs frais, un nombre indéterminé d'exemplaires.
Les tirés à part ne peuvent être distribués qu'à dater du jour de la mise en vente de la livraison du Bulletin dont ils sont extraits.
Art. XIV. — Le présent règlement ne pourra être changé que sur la proposition écrite de cinq membres
— X —
effectifs; toute modification devra obtenir l'assentiment des deux tiers au moins des membres effectifs existant. Après revision des dispositions organiques des
12 avril 1850, 18 janvier 1852, 17 janvier 1857 et
13 avril 1877, les présents statuts ont été adoptés par l'Institut archéologique réuni en assemblée générale, à Liège , le 13 avril 1877.
Pour copie conforme : Le Secrétaire, Le Président,
Edouard PONCELET. Jules FRÉSON.
TABLEAU DES MEMBRES
L'INSTITUT ARCHÉOLOGIQUE LIÉGEOIS
PRÉSIDENT HONORAIRE.
LE GOUVERNEUR DE LA PROVINCE DE LIEGE.
PETY DE THOZÉE (LÉON), O. ®.
VICE-PRÉSIDENT HONORAIRE.
LE BOURGMESTRE DE LIEGE.
GÉRARD (LÉO), m.
BUREAU DE LA SOCIÉTÉ POUR 1892.
Président: Jules FRÉSON. Vice-Président : Eug. POSWICK. Secrétaire: Edouard PONCELET. Conservateur : J. ALEXANDRE. Trésorier et Bibliothécaire: Ad. DEJARDIN. Conservateurs-adjoints : Léo:\ NAVEAU , et .Marcel
de PUYDT.
XII —
MEMBRES EFFECTIFS.
Date de l'admission.
4 avril 1850. 1. SÈLYS-LONGCHAMPS (baron Edmond de), G. O. ®, sénateur, membre de {'Académie royale de Belgique.
18 nov. 1859. 2. BORMANS (Stanislas), 0.1%, administra- teur-inspecteur de l'Université, membre de r Académie royale de Belgique.
6 mars 1862. 3. ALEXANDRE (Joseph), archiviste de 1 Administration provinciale.
13 iléc. 1867. 4. HELBIG (Jules), §g, artiste peintre, membre effectif de la Commission royale des Monuments. 5. HENROTTE (Nicolas), chanoine de la Cathédrale, membre correspondant de la Commission royale des Monuments.
12 nov. 1868. 6. DEJARDIN (Adolphe), capitaine du génie en retraite.
1er avril 1870. 7. ANGENOT (Félix), ig, greffier provincial.
3 juin 1870. 8. DEJARDIN (Joseph) , président de la So-
ciété liégeoise de Littérature wallonne.
1er juill. 1870. 9. POSWICK (Eugène), château d'Ingi- houl, par Engis.
5 janv. 1872. 10. DE WALQUE (Gustave), O. ®, profes- seur à l'Université, membre de V Acadé- mie royale de Belgique.
5 déc. 187:;. 1 1 . THIER ( chevalier Charles de ) , O. ® , conseiller à la Cour d'appel.
4 février 1876. 12. JAMAR (Edmond), architecte. 27 avril 1877. 13. FRÈS ART (Jules), :)((, banquier.
27 juill. 1877. 14. SCHOOLMEESTERS (Emile), doyen de
S'-Jacrpues. 31 janv. 1879. 15. BODY (Albin), littérateur, à Spa.
— XIII —
Date de l'admission.
26 mai 1882. 16. DARIS (Joseph) , chanoine de la Cathé- drale, professeur au Séminaire.
17. CHESTRET DE HANEFFE (BARON Jules de), membre correspondant de r Académie royale de Belgique.
18. FRÉSON (Jules), O. g, conseiller à la Cour d'appel.
19. DEMARTEAU (Joseph), rédacteur en chef de la Gazette de Liège.
29déc. 1882. 20. DE PUYDT (Marcel), directeur du contentieux de la ville de Liège.
28dec. 1883. 21. TERME (Georges).
31 déc. 1885. 22. BORMAN (chevalier Camille de),®, membre du Conseil héraldique et de la Députation permanente du Limbourg.
27janv. 1887. 23. DE SOER (Oscar), ®, kSolières.
24. DEMARTEAU (J. E.), B, professeur à l'Université.
31 mai 1889. 25. NAVEAU (Léon), château de Bom- mershoven , par Tongres. 26. LE PAIGE (Constantin), professeur à l'Université, membre de l'Académie royale de Belgique.
30 janv. 1891 27. PONCELET (Edouard), attaché aux Archives de l'État , à Liège.
29 mai 1891. 28. HARENNE (chevalier J. B. de), à Chaud fontaine. 29. FRAIPONT ( Julien), professeur à l'Uni- versité.
18 déc. 1891. 30. BRAHY (Edouard), à Liège.
— XIV —
MEMBRES HONORAIRES.
Date de l'admission.
12déc. 1868. 1. LIMBOURG (Philippe de), bourgmestre, à T lieux.
26 mai 1882. 2. REUSENS (Edmond), 0. ®, chanoine de
Malines, professeur à l'Université catho- lique, à Louvain. 3. Van de CASTEELE (Désire),®, conser- vateur des archives de l'État, à Liège. 29déc. 1882. 4. LOOZ-CORSWAREM (comte Georges de), à Bruxelles.
27 janv. 1887. 5. TERME (Antonin) , directeur du Musée
d'arts industriels, à Lyon. 30 janv. 1891. 6. LE ROY (Alphonse), 0. g§, professeur émérite à l'Université, membre de Y Aca- démie royale de Belgique, à Liège.
7. HOCK (Auguste), littérateur, à Liège.
8. GRANDJEAN (Mathieu), ®, bibliothé- caire honoraire de l'Université, à Liège.
' 9. BEQUET (Alfred), §§, vice-président de la Société archéologique, à Namur.
10. WAUWERMANS, C. @, lieutenant- général en retraite, à Anvers.
11. MARSY (comte de), §§, directeur de la Société française d'Archéologie, à Com- piègne (Oise).
12. BAYE (baron Joseph de), & Paris.
13. BERTRAND (Alexandre), membre de YInstitut de France, conservateur du Musée des antiquités nationales, Saint - Gei 'main-en-Laye.
XV
MEMBRES CORRESPONDANTS.
Les noms précédés d'un * sont ceux des membres qui reçoivent le Bulletin.
Date de l'admission.
31 mai 1850. l. PETY de THOZÈE (J.), consul général,
à Bombay (Inde), îejuillet 1853. 2. NOUE (Arsène de), docteur en droit,
à Malmedy. * 3. VAN DER STRATEN-PONTHOZ (comte
François), 0. §g, à Bruxelles. 9 mai 1862. * 4. RENIER (Jean), ®, artiste peintre, à
Verviers. 7 avril 1864. 5. GROTEFEND (C. L.), archiviste de
l'Etat, à Hanovre. 20 mai 1869. * 6. DELHASSE (Félix), homme de lettres,
à Bruxelles. 3 mars 1871. * 7. MATTHIEU (Jules), bibliothécaire
de la ville, à Verviers. 7 juillet 1871. 8. SCHOOFS (L. H.), chanoine de la
cathédrale. 2fév. 1872. 9. LEFÈVRE(J.), bourgmestre, kLanden.
* 10. LEQUARRÈ (N.), professeur à l'Uni- versité , à Liège. 1874. 11. KURTH (Godefroid), Jg, professeur à
l'Université, à Liège. 29 juin 1877. 12. VORSTERMAN VAN OYEN (A. A.),
généalogiste, à La Haye. 24fév. 1882. " 13. DRION (Prosper), ®, directeur de
l'Académie de peinture, à Liège. 24fév. 1882. 14. L'ESCAILLE (Henri de), à la Tou-
rette , par Hougaerde.
— XVI —
Date de l'admission.
24 fév. 1882. 15. HABETS (abbé Joseph) , archiviste de l'État, membre de X Académie royale des Pays-Bas , à Maestricht.
' 16. HICGUET (Dieudonné), gg, docteur en médecine, à Liège.
" 17. WILMOTTE (Joseph), g;, artiste- orfèvre, à Liège.
* 18. VAN ZUYLEN (Edmond), industriel,
à Liège.
* 11). DIGNEFFE (Léonce), à Liège.
* 20. OTREPPE DE BOUVETTE (baron
Frédéric d') , docteur en sciences,
à Liège. « * 21. BAAR (Emile), )gt, membre de la Dépu-
tation permanente, à Liège. 26 mai 1882. " 22. CROUSSE (P. F. J.), 0. ®, colonel
d'état-major en retraite, à Liège. 29 déc. 1882. 23. CLERX (Paul), conservateur adjoint
des archives de l'État , à Liège.
* 24. PIRENNE (Henri), professeur à l'Uni-
versité, à Gand. 29 mai 1883. 25. CRAHAY (Louis), 0. @, conseiller à la Cour de cassation, à Bruxelles.
* 26. STASSE (Alexis), chef de division au
Gouvernement provincial , à Liège. 28 juill. 1883. 27. COCHETEUX (Charles), 0. ®, général
du génie en retraite, à Saint- Gilles ,
lez-Bruxelles. 26janv. 1884. * 28. BLANCKART (baron Charles de),
docteur en droit, château de Leochy ,
par Fexhe. 26janv. 1884. 29. COURTOIS ( L. N.), conducteur des
ponts et chaussées pensionné, à Liège.
* 30. EKMAN (C. E.), membre de la pre-
mière chambre du royaume, à Fins- pong (Suède).
— xvn —
Date de l'admission.
26janv. 1884. * 31. FRÈRE-ORBAN (Georges"), ®, con- seiller à la Cour d'appel , à Liège.
* 32. RUHL (Gustave), avocat , à Liège. 28nov. 1SS4. 33. HOFFMAN (le docteur), secrétaire de
la Société anthropologique, à Wa- shington.
26 déc. 1884. 34. BREUL (Adolphe), industriel, à Goé. 31 déc. 1885. * 35. TIHON (Ferdinand), docteur en méde- cine, à Burdinne.
25janv. 18S6. 36. GOBERT (Théodore), homme de
lettres , à Liège. 31 mars 1887. 37. BEHAULT-DORNON (Armand de),
à Bruxelles. 28 avril 1887. * 38. BRACONIER (Ivan), château de Mo-
dave. 39. CHARLES (Fr.-Jos.), commissaire-
voyer, à Liège. 20 mai L887. * 40. THIMISTER ( Olivier), chanoine de la
Cathédrale, à Liège.
* 4 1 . MARÈSAL ( D. J. C. ) , avocat , à Liège 28 juill. 1887. * 42. COMBLEN (A ), membre de la Com- mission administrative des Hospices civils , à Liège.
* 43. FRANCOTTE (Gustave), avocat, à
Liège.
27 nov. 1891. 44. MIRBACH (comte de), château de
Harff (Prusse rhénane). 45. L'HOEST (Isidore), §§, directeur au
chemin de fer du Nord, à Liège. 46 DAVIN-RIGO. à Latinne (Hannut). 47. HORSTMANS (Albert), industriel, à
Liège.
— XVIII —
MEMBRES ASSOCIES.
Date de l'admission.
24oct. 1862. I. HEMRICOURT de GRUNNE (comte Arthur de), docteur en droit, sénateur, château de Hamal, par Tongres.
M nov .1862. 2. WAUTERS-CLOES (Hyacinthe), tan- neur, à Liège.
7 mai 1869. 3. DUBOIS (Léon), chanoine de la Cathé- drale, à Liège. 4. GREGOIRE (Michel), secrétaire com- munal, à Wandre.
7 janv. 1870. 5. MAGNÉE (L.), à Hervé.
6. PIROTTE(A.). entrepreneur, à Liège.
15 avril 1875. 7. POSWICK (Jules), ;>;, conseiller com- munal , à Verriers.
4 fév. 1876. 8. DEMANY (Emile), architecte, à Liège. 29 nov. 1878. 9. BIAR (J. G. N.), ®, notaire, à Liège.
10. SAUVAGE- VERCOUR (chevalier Ar- thur de), banquier, à Liège. 28 mai 1880. II. SÉLYS-FANSON (baron Robert de), avocat, à Liège.
12. LHONEUX (M"1C Gustave de), à Huy.
13. EVRARD (J. J. ), curé, à Jehay , par Amay.
14. FRÉSART (Emile), 0. gt, à Liège.
15. GELOES (comte René de), château d'Eysden.
16. LAMBERTS-CORTENBACH (baron Ro- dolphe de), château de La Zangrie , par Bilsen.
28 mai 1880. 17. PITTEURS de BUDINGEN (baron Léon de), docteur en droit, sénateur, à Liège.
5 mars 1883. 18. MÉLOTTE (chevalier Victor de), châ-
teau de Basses- Aivirs, par Engis.
— XIX — Date de l'admission.
9 mars 1883. 10. POSWICK (Prosper), ®t, château de Tihange , par Huy.
31 mars 1883. 20. BERLAYMONT (comte Guy de), châ- teau de Bormenville , par Hamois- Condroz. 21. GOER de HERVE (baron Eugène de), à Bruxelles .
20 avril 1883. 22. DORY (Isidore), professeur à l'Athénée, à Liège.
30 nov. 1883. 23. DIGNEFFE (Victor), à Liège.
24. POTESTA (Paul de), docteur en droit , château iïHermalle, par Engis.
30 nov. 1883. 25 CHARLIER (Jean) , négociant, à Liège
26. ORBAN DE XIVRY (Jules), ®, château de Gaillarmont , Grivegnée.
27. SLÈGERS (Joseph), docteur en droit, à Tongres.
28. WIGNY ( Emile ) , chef de comptabilité , à Huy.
Janvier 1885. 29. DENIS (J. J.), Ayeneux-Fléron.
25 mars 1886. 30. GROULART (écuyer Hyacinthe de),®,
major d'infanterie , à Liège. 29 avril 1886. 31. WILMART (Charles) , à Liège.
32. LAPORT (Guillaume), fabricant d'armes, à Liège.
33. KOISTER( Emile), fabricant, h Liège.
34. CAMBRESIER (J. G.), artiste peintre, à Liège.
Mai 1887. 35. HANLET, fonctionnaire au chemin de
fer de l'État, à Liège. 31 janv. 1889.36. BREULS (Paûl)', étudiant, château d'Alicebourg, Lanaeken.
37. CRASSIER (baron William de), avocat,
à Liège.
38. PAQUES (Érasme), rentier, â Liège.
39. GAILLARD, curé, à Gee,\
— XX —
Date de l'admission.
31 janv. 1889. 40. PAQUE (Carl) , candidat notaire, à Liège.
28 fév. 1890. 41. FIRKET, professeur à l'Université, à Liège.
27 mai 1800. 42. NAGELMACKERS (Ernest), ®, séna- teur, à Liège.
8 août 1890. 43. LOHEST (Fernand), architecte à Liège.
28nov. 1890. 44. THEATRE , à Otrenge.
45. DEMANY (Paul), architecte , à Liège.
46. TETER (chevalier Léon de), proprié-
taire du journal la Meuse.
47. DIGNEFFE (Emile), avocat, à Liège.
48. LIZIN, architecte, -à Bug.
30 janv. 1891. 49. COMHAIRE (Charles-J.) , étudiant, à
Liège. 27 mars 1891. 50. SELYS-LONGCHAMPS (baron Raphaël
de ) , à Liège. 30.juil.1891. 51. DULAU, il Londres (Angleterre). 4 déc. 1891. 52. LAOUREUX (Léon), à Liège. 8 janv. 1892. 53. LE JOLY (Edouard), à Liège.
SCEAU D'OCULISTE ROMAIN
TROUVÉ A HOUTAIN-L'ÉVEQUE.
Le Musée de l'Institut archéologique de Liège a acquis, il y a quelques années, un sceau d'oculiste romain: c'esl une petite pierre verdâtre, taillée en parallélipipède rectangle de 0,008 de liant, à base longue de 0,038 sur 0,018.
wswaodowMvam vix.vwAnisvgiii
TIJICRQ&DE5ADAS PRITVDIr£MESYC°siS
Sur les tranches sont inscrites, en caractères rétro- grades, les légendes suivantes (où les lettres réunies en
2
2
monogramme, sont désignées ci-dessous par des paren- thèses ) :
TITI CR(0C)°DES ADAS || PRITVDl(NE)m(ET)SYG°SIS.
(Titi Crocodcs ad aspritudinem cl sycos(e)s.)
T'T[C.r(0C)0D II (AD)asPR(ET)SY(CO)
(hl. en abrégé.)
TIT(lB)ASIL' VMA(DC)La || RITATEMOPOBALs(AM).
(Titi Basilium ad) claritatem opobalsamatum. )
t(i.t)(ib)(as)(ili)(vmad) H cl(ar)(it)°p(°b). (Td., en abrégé).
Cette pierre servait à indiquer, par son empreinte, la composition et la destination des collyres destinés à la guérison des yeux.
Les formules sur les côtés longs étaient sans doute appliquées aux bâtonnets de pâte molle ; celles des côtés opposés, au goulot des flacons qui renfermaient le collyre à l'état liquide.
A peine eette pierre avait-elle été signalée et décrite par l'auteur du présent article ( l ) , que la découverte fit l'objet d'une critique due au savant français , M. Robert Mowat, article qu'il importe de reproduire.
L'auteur de la critique veut bien attribuer quelques éloges à la description belge, mais il insiste immédiate- ment sur les singularités des ligatures de lettres enjam- bant d'un mot sur un autre : tit(i b)asilivm, a(d c)lari- tatem, basili(vm ad)..., ce qui est d'une rareté insigne en épigraphie.
« Ces remarques, ajoute-t-il, n'ont point pour but de discréditer le cachet en question , sur l'authenticité duquel je n'ai point à me prononcer, n'ayant pas eu l'occasion
(0 Bull, des Contm. roy. d'art et (VarchéoL, XXII, p. 301.
— 3 -
de le voir en original; cependant, il est permis de dire, d'une manière générale, qu'une certaine circonspection s'impose maintenant aux amateurs , en quête de ces petits monuments. »
M. Mowal continue : «Par un singulier phénomène, plus un article esl à la hausse .sur le marché des antiquités et plus il s'en découvre. En 1867, Grotefend en avait recensé 410 ; aujourd'hui leur nombre est presque doublé. Cette abondance subite est de nature à inspirer des inquié- tudes, d'autanl plus que les fraudes sont matériellement difficiles à constater, quand il s'agit de gravure sur pierre fine et sur gemme. Ajoutons à cela que, depuis quelque temps, chaque nouvelle découverte amène presque inva- riablement un nom de maladie ou de collyre qui ne s'était pas encore rencontré épigraphiquement, mais qu'on est sûr de retrouver dans quelques-uns] des anciens traités pharmaceutiques ; cette mine n'est pas épuisée, et il est à craindre qu'elle ne fournisse à d'adroits faussaires le moyen de capter plus vivement la curiosité et la confiance des antiquaires...»
Le cachet de Houtain est précisément dans les conditions signalées : le collyre Basilium est, nouveau dans la « littérature» des cachets d'oculistes; il en est de même de la maladie des yeux, appelée sycosis, laquelle est men- tionnée dans les traités pharmaceutiques des Romains...
Y a-t-il lieu toutefois de douter de l'authenticité ?
En aucune façon. D'abord, en lni-mème, le cachet a hms les caractères d'une taille ancienne et les lettres des inscriptions correspondent parfaitement par leur forme , à l'époque romaine ; leur usure est en rapport avec celle de la pierre elle-même.
Ensuite, quant aux personnes qui ont été mêlées à la découverte de la pierre et à la négociation pour la faire entrer au' Musée de Liège, elles sont toutes, par leur
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position ou leur caractère, à L'abri de tout soupçon de fraude ou de mystification.
Il sera, de plus, démontré ci-après qu'il aurait fallu, pour inventer un cachet comme celui de Houtain, un ensemble de connaissances impossible à rencontrer dans les parages où la pierre a apparu , et l'on ne peut ici que répéter ce que 1 illustre Mommsen disait d'une autre menue inscription : « Je voudrais bien connaître le faussaire moderne capable d'une contrefaçon aussi savante ! »
Voici, du reste, de quoi rassurer les archéologues liégeois sur la sincérité du petit, monument de leur Musée.
Houtain-l'Évêque est placée dans une zone où les anti- quités romaines abondent : elle est entourée des com- munes de Montenaken , Walsbetz, Àvernas-le-Bauduin , où ont été signalés des tumulus, des substructions, etc.
M. Pierco, bourgmestre de la commune, beau-frère de M. Raeymakers, juge de paix honoraire à Landen , a bien voulu se charger de faire une enquête sur les circonstances de la trouvaille, et les pièces de cette enquête ont été déposées dans les archives de l'Institut archéologique.
Voici ce qui en est résulté :
Au commencement de juillet 1883, quelques jours avant la récolte, Michel Bolline, cultivateur, locataire de la famille Wauters, du même village, était occupé à sarcler un champ de betteraves sur une petite terre section A, n° 54 de la campagne de Stelhain, à Houtain, à 1,500 mètres de l'église, vers l'Est.
Son bident mit l'objet au jour et il le ramassa. Frappé de la régularité et de la couleur de la pierre, il la rapporta chez lui, la nettoya, et s'ingénia en vain, avec son fils, à comprendre les caractères inscrits sur les tranches.
Prenant cela pour une amulette, il la porta à M. Le Brun, conseiller communal, qui, ne parvenant pas davantage à déchilfer l'inscription, remit l'objet à M. Kempeneers, curé d'Ordange.
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Ce dernier consulta M. le chanoine Daris, professeur au Séminaire de Liège , qui reconnut immédiatement une pierre sigillaire d'oculiste romain, comme celle qu'avait décrite naguère M. l'abbé Habets (1), ancien curé de Oud-Vroenhoven, actuellement archiviste de l'État, à Maes- tricht, et président de la Société archéologique du duché de Limbourg, en la même ville. M. Habets était tout désigné, par là, pour émettre un avis en toute connaissance de cause, et, sur le conseil de M. Daris, on s'adressa à lui.
M. Habets n'hésita pas à admettre l'authenticité de l'objet précieux qu'on lui signalait, et il s'empressa de faire part de la trouvaille à ses collègues de l'Académie royale des sciences d'Amsterdam, section des Lettres (2).
C'est grâce à M. Habets que le Musée de Liège parvint à enrichir ses collections de l'inscription sigillaire de Houtain- l'Évêque, et elle ligure avec honneur dans ses vitrines à côté du diplôme militaire de Flémalle.
II
Les médecins oculistes romains étaient le plus souvent des affranchis, comme l'indiquent certaines de leurs ins- criptions mentionnant expressément leur qualité de liberti; comme le démontre d'ailleurs leur surnom servile , très souvent emprunté à la langue grecque.
Le surnom du nôtre n'est pas connu ; il n'est désigné que par son prénom , ce qui , comme pour les empereurs désignés de même : Tibère, Caius, Titus, indique sans doute une notoriélé telle qu'il ne fallait point de dénomina- tion plus précise pour que le public sût de qui il s'agissait ;
(i) Bull. îles Comm. rot), d'art et d'arbhéol., VI, p. 24.
(•2) Over heelkundige instrumenten uii <len romeinschen tyd, etc. (Verslagen en mededeelingen der koninklyke akademie van weten^- chappen Afdeeling Letterkunds, 3<*e Reeks, Deel 1, 1883, p. 143.)
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par mit' particularité assez curieuse, i! en étail des méde- cins comme des empereurs, et Galien parle des médecins Lucius, Quintus, et même de deux oculistes Marcus et Gains, sans les désigner de plus près.
Notre Titus n'est pourtant connu que par le seul cachet de Houtain-l'Évêque, à la différence de certains de ses collègues, comme C. Carminius Quintilianus, signalé par des pierres sigillaires découvertes à Gotha, à Mayence et en Normandie; Q. Pompeius Gracchus, id., à Dalheim (Luxembourg) et à Ratisbonne, etc.
Pendant longtemps, on a été dans l'idée que les oculistes romains suivaient les armées, sans doute pour y combattre l'ophtalmie ou autres maladies des yeux, auxquelles les soldats sont souvent exposés.
Mais il se trouve que les cachets d'oculiste abondent surtout dans les contrées que les Romains occupaient, sans doute, mais non pas militairement, sur le pied de guerre, notamment dans les parties de la Gaule non défendues par les légions, les ailes de cavalerie ou lps cohortes auxiliaires : telles furent notamment Reims et Bavay, où Ton a découvert un très-grand nombre de cachets d'oculistes.
Titus a donc pu fort bien être un médecin oculiste de l'ordre civil, et la Belgique a été, sinon sa résidence, au moins dans le champ de son activité.
Quant à l'époque où il vivait, une ressource manque aux savants, et fort heureusement peut-être, car les noms gentilices révélés par certains cachets semblables avaienl engagé des auteurs à considérer «les oculistes Ires-nom- breux, aux noms Julius, Claudius , Flavius , comme des clients des douze Césars : on avait même l'ait la guerre à M. l'abbé Habets parce que, pour son cachet de l'oculiste I,. Junius Macrinus, il n'avait pas cherché à le rattacher ;i lel on lel des .liiniiis du [er siècle : L. Junius Silanus, sous Claude, un autre L. Junius Silanus, sous Néron, L. Junius
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Rusticus, sous Domitien, ce dernier « citoyen considérable, historien et philosophe, mis à mort pour avoir fait l'éloge de deux hommes vertueux, Helvidius Priscus et Paetus Thrasea(l). »
Cet étalage complaisant était quelque peu déplacé , même historiquement: en effet, la série des Julius, Clau- dius, Flavius, n'a, en aucune façon, eu fin avec les premiers empereurs; elle a, au contraire, repris de plus belle avec la décadence. Le nom de Julius a été porté par Maximin , Maxime, les deux Philippe, Grispin , Constantin II, Cons- tant, Constance II; celui de Claudius , par Pupien, Claude dit le Gothique, Tacite, Julien; celui de Flavius a été, sans désemparer, celui de tous les empereurs depuis Constance Chlore jusqu'à la division de l'empire sous Arcadius et Honorius...
C'est même du côté de ces Julius, Claudius, Flavius, de la décadence, qu'avec un peu de réflexion , on eut dû chercher les patrons des oculistes, si tant est que ceux-ci fussent des affranchis impériaux , ce qui est fort possible , mais ce qui est loin d'être démontré.
Or, c'est à une époque déjà avancée du IIe siècle que la province romaine au-delà des Alpes, sous Anlonin-Pie et sous Marc-Aurèle , a été assez bien organisée pour qu'on ait songé à généraliser le système médical, à l'aide d'ocu- listes dont la profession était réglée ou qui s'étaient enten- dus au point d'avoir adopté un même genre de pierre pour y graver les inscriptions de leurs collyres, toutes de formes analogues.
Chose curieuse, en effet : presque toutes les pierres
(l) Roulez, Revue archéologique, N. série, XVII (1867), p. 181. M. Habets, comme je l'ai fait remarquer ailleurs, aurait pu rétorquer à son critique sa propre phrase : « Je ne dirai rien de cette expli- cation, sinon qu'elle est absolument inutile. »
sigillaires sont des tablettes généralemenl en stéatite ou en induise, portant, en deux lignes, le nom de l'oculiste, suivi de celui du remède et de la destination spéciale de ce remède, pour une maladie déterminée des yeux.
Les circonstances des trouvailles sont venues confirmer la condamnation du système (que j'appellerai « des douze Césars»): certaines pierres d'oculistes ont été trouvées avec des monnaies de Philippe ('240 à 243) ; d'autres, de Gallien (253 à 268); telles de Maximien Hercule (286 à 310) ; telles enfin de Constance (337 à 350).
Un sceau pareil porte même l'inscription vmp antonino, avg n et geta caes sows, (jui indique l'année 205.
Un autre mentionne le nom gentilice Valerius , qui force un partisan du système contraire à se demander si l'usage des pierres sigillaires d'oculiste n'a pas persisté jusqu'à Dioctétien...
L'époque à laquelle appartient ce genre de monuments est donc bien à fixer entre la fin du IIe siècle et la fin du IVe.
C'est du début de cette époque que date la pierre de Houtain-l'Évêque : les caractères de l'inscription sont d'un très bon style qui rappelle les premiers Antonins; mais il semble qu'on se rapproche déjà du temps de Septime- Sévère par la surabondance des monogrammes formés parfois, signe de décadence, des dernières lettres d'un mot copulées aux premières du mol suivant.
Il est vrai que la pierre est de très petites dimensions et qu'on devail y ménager de la place, surtout pour les tranches étroites ; mais, sur 22 mots, il y ;i presque autanl de monogrammes : (oc°), (ne ), ( et ) , ( \i> ) ( as), | in >, ( m), ( de), (am), (it), (as), (IL! ), (vMAd), ( ar), (°b), donl plu- sieurs répétés, ei , parmi ceux-là, des monogrammes non normaux réunissant deux mois: tit(ib)asilivm , a(dc) la-
RITATEM, BASILl(VMAU).
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La forme arrondie vers l'extérieur des deux branches en v de la lettre y, confirme l'attribution de l'inscription à la première partie du IIIe siècle.
III
Deux remèdes sont désignés par notre petit monument.
Crocodes. Ce remède est inscrit en toutes lettres, en plusieurs passages de Galien ; il l'indique précisément pour laguérison des aspritudines. Lisons la traduction du texte grec (I):
« Crocodes habet plurimum in se crocum, unde crocodes appellatur ; habet etiam ex repurgantibus metallicis aliqua, quapropler aspritudines extirpât. »
Le safran (crocus) donnait à ce remède son nom et sans doute aussi sa couleur jaune qui appelait l'attention ; mais, d'après le passage qui vient d'être cité , on y ajoutait des sels de cuivre, etc., tout comme aujourd'hui ; on a trouvé à Reims des bâtonnets de collyre marqués d'un nom d'ocu- liste, et l'analyse qui en a été faite (malheureusement en masse ) y a révélé 60 % de matières minérales : peroxyde de fer, oxyde de cuivre et de plomb, plus du carbonate de chaux.
On a donc dit, avec raison, que la médication des ocu- listes anciens était une médication efficace, peu différente de celle qui est encore usitée ; que la plupart des collyres préparés par les oculistes romains contenaient des médica- ments réels : aux opthalmies aiguës el récentes, on appli- quait presque exclusivement les topiques astringents; aux ophtalmies chroniques, aux suppurations, on opposail des
( l ) Édit. Kuhn, XII, p. 715.
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balsamiques, abandonnés depuis et remis récemment en honneur, à titre de désinfectants, à la suite des découvertes de M. Pasteur (1).
Les aspritudines sont les granulations des paupières , appelées trachomes chez les Grecs, et le principal remède révélé par les pierres sigillaires est le Grocodes, parfois accompagné de cpielque qualificatif : dialepidos , sarco- fagum, Terentianum.
Quant aux sycoses , leur nom apparaît pour la première fois sur un sceau d'oculiste ; elles constituent une aggrava- tion des aspritudines.
Paul Eginète (2) définit trois états des granulations pal- pébrales : traclioma (c'est Vaspritudo), les granulations externes de la paupière ; sycosis, les granulations plus graves et en quelque sorte incisées ; enfin, tylosis, les granulations invétérées et revêtues de callosités.
Galien (3), en parlant du Grocodes de Paccius, dit préci- sément qu'il sert de remède , non-seulement aux petits trachomes, mais encore aux grands, qu'on appelle « sycoses ».
Celse nous apprend (4) que la sycosis, nom dérivant du mot grec (fui signifiait «figue», était ainsi nommée à raison de la ressemblance avec ce fruit des ulcérations pro- duites par la maladie.
Scribonius Largus (5) donne la recette du collyre contre là sycosis ( veterrima aspritudo et excresccns camis) , la formule contient, outre le safran, de la myrrhe, de l'encens
f 1 ) Rapport de M. Gaston Paris. ( Ballet, monum., 1882, p. 780. ) (•2) Voir Aetius, Tetrabïblos II, sermo fil, cxliii, col. 319. 1;; ) /,. cit., XII, p. 7Ui; v.»y. ibidem., 242.
1 1 \l,< licina, VI, :'» (s) N° XXXVII, p. < . il'' l'édition de Ruellius. Voy. missi Oribase (édit, Daremberg, V, p. 87'.)).
— Il- ot aussi des parties métalliques misy, chalcitis ; or, d'après ce que nous apprennent les anciens, le misy est un oxyde de chalcitis el la chalcitis n'est autre que du minorai de cuivre (1). 11 existail (Tailleurs un collyre Grocodes diamy- sios, où le misy joue nominativement un rôle.
Inutile d'insister sur la régularité du pluriel : ad sycosis, pour sycoseis, au lieu de sycoses; d'autres pierres sigillaires portenl de même : ad diathesis.
Uns/lin m opobalsamatum est le second des remèdes indiqués.
Un autre sceau d'oculiste (trouvé à Bavay) porte le nom de Basilium employé contre les cicatrices des yeux, et il se trouve plusieurs exemples de collyres dont le qualificatif est également opobalsamatum , c'est-à-dire fait à l'aide de sue du baumier de Judée.
La claritas semblerait, pour la vue , l'opposé de caligo , comme la lumière l'est de l'obscurité, des brouillards; de là les latinismes ad claritatem et ad caliginem pourraient être considérés comme synonymes, comme nous avons en français les équivalents absolus: remède pour la fièvre et remède contre la lièvre.
Mais certaine pierre d'oculiste donnant trois fois une formule de collyre, y comprend à la fois les deux : ad cali- ginem et claritatem; il faut donc bien supposer que, malgré l'identité du remède , il y a quelque distinction à établir quant aux buts visés. Laquelle?
Quoi qu'il en soil , on a exemple d'un collyre sinon Basilium, au moins opobalsamatum, employé ad claritatem .
IV
MM. Héron de Villefosse el Thédenal qui se sonl occupés avec beaucoup de talenl des pierres sigillaires d'oculistes
(i) Pline. M. N. , XXXIV, 29.
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romains (l), parlent de plusieurs pierres de forme rectan- gulaire recueillies en différents Musées et dont un exem- plaire a été, trois et peut-être quatre fois, rencontré auprès d'un cachet d'oculiste.
Le principal caractère de ces tablettes est d'avoir, par un côté, les bords taillés en biseau, quelquefois avec un petit rebord de 0m002 à 0,n003 à l'endroit où viennent expirer les biais.
Après avoir réduit en poudre, à l'aide du bout arrondi d'une spatule, les matières solides, par exemple la terre de Samos, les grains de poivre, les résines, etc., l'oculiste, disent ces auteurs, mélangeait les poudres sur la tablette, les arrosait du liquide nécessaire et les pétrissait, cette fois avec l'extrémité plate de la spatule. Les biseaux for- maient une pente sur chacun des côtés de la tablette ; ils permettaient de ressaisir, avec la même extrémité de la spatule et de ramener vers le milieu, avant qu'il eût coulé à terre, le liquide s'échappant vers les bords, tant que la pâte n'avait pas pris consistance. Enfin, l'opérateur donnait à cette pâte la forme d'un pain allongé et y apposait son cachet.
J'ajoute à cette description très exacte que, d'après Scri- bonius Largus (2) et Oribase (3), on employait pour la confection de ces bâtonnets (on appelait cela fingere col- lyria), de l'amidon ou de la gomme pour raffermir les collyres et pour les empêcher de se. casser quand ils séchaient. Oribase croyait devoir ajouter que la gomme ne possède aucune propriété spécialemenl utile pour les yeux.
Il oxisle, au Musée de Liège, plusieurs pierres du même genre :
(1) Cachets d'oculistes romains, Ier vol. (Tours, 1882); Bullet. monum . 1882 (pp. 663à 718) ; L883 I pp. 156 à 185 et 309 à 359).
(D III, 27.
(2) Édit. Daremberg II. p. 435; voy. aussi Cki.sk. VI, 6 ; Galiex. XII. p. 710.
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1° Une tablette de 0m062 de long sur 0m042 de large, semblant être en pierre de touche ; les biais sont inclinés très obliquement, de telle sorte qu'à peine la neuvième partie de la pierre reste plane ;
2° Une autre tablette plus grande (en marbre veiné de jaune comme la suivante) , de 0m10 sur O"008; les biais ont 0m012 de développement ;
3' Une id. de 0m117 sur 0m08 ; les biais sont de 0m017 ;
4° Une id. de marbre blanc semblant avoir passé au feu et ayanl perdu une partie de ses bords, mais qui a dû avoir 0m115 sur 0to08, quand elle était entière, avec des biais de moins de 0"'008, dont le peu de développement s'explique par la minime épaisseur de la plaque.
Ces dimensions sont celles des tablettes citées par MM. Héron et Tbédenat, dont quelques-unes ont de 0m10 à 0m 1 5 de longueur ; mais si ces auteurs en produisent quelques-unes sans biseaux, aucune, chez eux, n'est privée du godet qui manque à toutes les quatre du musée de Liège, où la surface opposée aux biseaux est absolument plane comme si elle avait été usée à dessein. Mais le godet ne semble pas absolument indispensable à la pierre où l'on pétrit les collyres ; au contraire, il semble qu'en se servant d'un godet séparé, on évitait même une peine, celle de verser le contenu du godet sur un autre objet, pour le reprendre et le déposer sur la face biseautée, où ce contenu pouvait être placé immédiatement à l'aide d'un récipient indépendant.
Il existe, de plus, au musée de l'Institut archéologique une tablette en parallélipipède, de schiste ardoise noirâtre, ayant tout l'aspect d'un cachet d'oculiste, ainsi que les dimensions, qui sont les suivantes : 0m062 x 0m035 x 0ra01. Il semble qu'on voit sur les tranches quelques (races de caractères, niais absolument trop vagues pour permettre d'affirmer qu'il y a eu réellement une inscription.
u -
Cette dernière pierre provienl de Braives, où untumulus romain a été fouillé ; Les quatre autres proviennent de Juslenville, dépendance de Theux, où M. Phil. de Lim- bourg a opéré des fouilles fructueuses et où ont été signa- lées plusieurs inscriptions romaines.
CE QU'ON TROUVE DANS UN CARTULA1RE.
M. le chanoine Barbier, de Namur, dont on connaît les importants travaux, vient de publier la deuxième édition de son Histoire de l'Abbaye de Floreffe.
Le second volume contient le cartulaire de ce monastère, fondé en 1121 par le comte Godefroid de Namur et son épouse Ermesinde, veuve du comte Albert de Moha.
Parmi les chartes publiées, il en est une qui fixe défini- tivement un point intéressant de l'histoire du Brabant et du pays de Liège. On sait que le comté de Moha fut l'enjeu de la guerre qui éclata entre Hugues de Pierrepont, évêque de Liège, et Henri , duc de Brabant. Elle eut pour résultats le pillage et la ruine des deux pays, le sac de la ville de Liège, la sanglante défaite des Brabançons à la Warde de Steppes, l'humiliante paix imposée au duc et la renonciation de celui-ci au comté de Moha.
Albert, dernier comte de Moha, de Metz et de Dashourg, était mort en 1212, laissant ses vastes possessions à sa tille
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unique Gertrude. Albert avait épousé la fille de Herman, marquis de Bade. Soil qu'il se soit marié dans un âge avancé, soit que le mariage ait été longtemps stérile, il n'avait pas d'enfants en 1197. Du moins, en cette année, ses parents, le duc de Brabant et le comte de Looz, avaient t'ait une convention relativement au comté de Moha. En 1204, Albert l'avait donné au duc, puis, revenant sur sa décision, il en avait t'ait hommage à l'église de Sl-Lambert. En 1206, une fille lui naquit. Le comte, regrettant sa donation, aurait bien voulu l'annuler, mais ce fut chose impossible. Après sa mort, Henri de Brabant, frustré dans ses espérances, réclama à l'évêque certaines avances qu'il prétendait avoir faites à Albert de Moha. Hugues de Pierre- pont fit la sourde oreille et la guerre éclata entre les deux princes.
Albert de Moha, Henri de Brabant, étaient parents. Gisle- bert de Hainaut, auteur contemporain, dit qu'Albert était l'oncle (patruusj de Henri. Le comte de Moha appelle le duc son cher neveu ( charissimum nepotem) , l'empereur Frédéric lui donne le même titre. Albéric des Trois-Fon- taines dit, dans sa Chronique, qu'Albert était fils de Gode- froid ff de Louvain et d'Ermengarde de Moha, sa seconde femme. Godefroid III, père du duc Henri, était d'un premier lit. Jean d'Outremeuse adopte cette opinion. Butkens, dans ses Trophées du Brabant, dit que Godefroid II eut trois fils de son épouse Lutgarde de Moha, à savoir: Godefroid III, duc de Louvain, Albert, comte de Moha, et Hugues, qui mourut jeune et tut enterré à Wanze, près de lluy.
Schoëppflin, dans son Alsatia illustrata; rie Villenfagne, dans ses Essais critiques; Lavalleye, dans ses Notes sur l'histoire du Limbourg, par Emst, oui fortement combattu cette opinion et prouvé qu'Albert, comte de Moha, était tils de Hugues, comte de Dasbourg, de Metz et de Moha.
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Dans un travail inédil entreprise l'occasion des fouilles considérables que j'ai faites, en 1890 et 1891, dans les ruines du vieux château de Moha, je crois avoir établi solidement I énéalogie de ses seigneurs au XIIe siècle.
Les chartes publiées par Bertholet, Laguille, Schoëppflin, Duchesne, Villenfagne , de Marneffe, Brùcker, on1 été mes guides. Trompé par les commentaires de Mantelius, dans son Historia Lossensis, et interprétant d'une façon trop étroite un passage des Annales de l'abbaye do S'-Trond, je faisais de la mère d'Albert une fille du coude de Looz. Ueslail à expliquer la parenté de Henri et du coude. Je donnais aux mots patruus et nepos une signification plus large, comme ils l'ont eue au moyen-âge. Alberl et Henri étaienl cousins; mais Albert, étanl beaucoup plus âgé que Henri, appelai! celui-ci neveu, comme cela se pratique encore aujourd'hui. Celle parenté résultait du mariage de Godefroid 11 avec Lutgarde, fille d'Ermesinde et d'Albert de Moha.
En l'absence de tout document positif, la chose était plau- sible, et avait été admise par les historiens, du reste. La publication du Gartulaire de Floreffe tranche définitive- ment la question.
La charte u° il, datée de 11(33, émane du comte Hugues de Moha. Il y mentionne ses deux fils Albert et lingues déjà connus par d'autres chartes. Mais il y donne aussi le nom de sa femme L. ducissa Lovaniae. Il est établi pai- lles documents certains que Godefroid II de Brabant, morl en 1139, avait épousé Lutgarde ; que celle-ci lui a survécu. On peut établir aussi que le comte Hugues s'est main'' avant 1146 et qu'il étail très jeune en 1137. Il a donc dû prendre femme vers 1 1 'ri on 43, deux ou trois ans après la mort de Godefroid II. Il a épousé la veuve de celui-ci, Lutgarde, duchesse de Louvain. ('cite qualification esl un sur garanl de ce que nous avançons. De ce mariage
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naquirenl Alberl et Hugues de Moha. Lutgarde avail , du premier lit, un fils, Godefroid III, père <lo Henri. Ce Godefroid cl Albert étaient frères utérins, et Henri, par conséquent, étail véritablement le neveu d'Albert de Moha. L'étude îles cartulaires des abbayes esl d'une impoi tance capitale pour l'histoire et les généalogies. Il esl regret- table que, dans noire province , les sources n'aient été publiées qu'en partie. Il n'est pas donné à Ions de pouvoir les étudier dans nos archives. Bien des points de noire histoire soil générale; soil locale, restenl ainsi dans la plus complète obscurité.
Docteur Tihon.
Burdinne, 18 lévrier 1892.
LA CHARITÉ PUBLIQUE EN 1473
A H U Y .
Nous prendrons comme type, les comptes dressés parles Mambours des pouvres de l'église paroissiale de Sl-Denis , à Plu y.
Naturellement, nous ne relèverons pas en détail les recettes (rentes en épeautre, vins, cens en argent, chapons, etc. ). Encore moins, ne reproduirons-nous pas la liste dos débiteurs astargeis (en faultede paiement). Ce qu'il importe deconstater, c'esl qu'à cette époque, les fondations pieuses en vue de la charité publique étaient très nombreuses, et stipulaient, pour leur exécution, dos conditions dont nos bureaux de bienfaisance d'aujourd'hui ne voudraient pas, certes, se charger. La charité revêtait, dans l'espril naïf du temps, des formes donl il ne Tant pas s'étonner.
Los indigents de la paroisse de Saint-Denis n'étaienl pas seulement secourus par 1rs produits des fondations faites en laveur de la circonscription. Ils avaient droil aussi à des distributions, ordonnées pour les communs pauvres de la ville. De plus, ils jouissaient de certains revenus, provenant
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des almoisnes ( aumônes), qu'on distribuai! à l'occasion de la célébration d'anniversaires. Enfin, ils profitaient de ce qu'on appelail alors les porcasses. Ces. porcasses, ou col- lectes, s'opéraient au bénéfice des pauvres : le jour de tous les saints du Paradis, le jour de Noël, le mardi de la penouse sapmaine (semaine sainte) (1), le bon vendredi (vendredi saint), et le jour de Pâques (2).
Le premier devoir des mambours consistait à soigner les grains sour le grenier, ils taisaient certaines distributions selon l'usage, payaient en nature les rentes dont les pauvres riaient de leur côté chargés, et vendaient le restant. Quant aux vins, ils axaient soin de remplir les tonneaux jusqu'à l'époque de la mise en (laçons, el n'exigeaient rien pour la location des futailles. Les chapons trouvaient leur emploi à titre de paiement, de même nature, ou bien leur valeur était effractionnés en argent.
Nous allons maintenant voir comment les indigents jouis- saient des legs créés en leur faveur.
D'abord, ils recevaient tous les dimanches, à partir de la fête de la Toussaint jusqu'à cellede Pâques, <\;>> distributions de pains. Ces distributions avaient lieu au profit des Com- muns pauvres; mais les mambours de S'-Denis y contri- buaient jusqu'à concurrence d'une quantité de trois muids, quatre setiers d'épeautre. Ils remettaient égalemenl : 1° à un boulanger deux muids pour faire les /Ions de Pasque(s), plus, six setiers à titre de paiement de le fachon desdiis flou* acoustumeit ; 2° au clerc de l'église, deux muids, qui devaient servir à la confection de gaufres, dont on gratifiail d'habitude les deserviteurs délie dite englie.
d) Cette collecte se Faisait non seulement dans l'église, mais
enc aval le paroche.
(•>) La quête de ce jour se pratiquait jusque sur le thier îles maulz. (r,) Nous aurons l'occasion tantôt de parler des flans de Pâques.
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Pour la période qui précédait le carême , les mambours avaient pour mission de remplir les devoirs suivants. Ils ache- taient trois porccmlx (porcs) , ordinairement craux (gras), dont le lard devait être réparti entre les pauvres. En cette année 1473, ces porcs furent vendus par un sieur Johan, fils du grand Gilis de treit, marchand deporcaulx, au prix de 9 florins du Rhin 20 aidants, la pièce. Ce n'était pas tout de faire cette acquisition, il fallait présidera la prépa- ration du lard et de la viande. Les mambours payaient à un masclier (boucher), un salaire pour tuweir (tuer) les porcs, les quetailher (dépecer), salleir ( saler), et mettre à point. Ils commandaient , à cet effet, deux setiers de seille (sel), et trois jarbes de xtriu (gerbes de paille) pour nettier (nettoyer, flamber les porcs). Venaient ensuite les dépenses quant aux trippes et despouilhe. Le montant en était avancé par le vestis ( i ) , les chapelains, les mambours et les paro- çhins. On achetait des espeisses (épices), du vin aigre, des ongnons, de la mostarde. De plus, on se procurait du pain, des frumaiges (fromages), et on consacrait six sous à une hoppe (?).
Quand arrivait l'époque de carême, les mambours étaient chargés de distribuer des harengs aux indigents. Pour accomplir ce devoir, ils se firent livrer, en 4-473, par le sieur Johan le brasseur, une tonne de ces poissons, plus un supplément, le tout pour le prix de 13 livres 8 sous.
ha solennité des fêtes de Pâques donnait l'occasion de se mettre en liesse. Des fondations avaient créé /es provi- sions (!<• /Ions (flans). Nous avons vu plus haut que les mambours affectaient certaine quantité de grains à la
(i) Le vestis de S*-Denis, quoique considéré comme curé par les paroissiens, n'était, en réalité, qu'un vicaire; il n'avait pas de position stable, il pouvait être révoqué par le chapitre de Notre-Dame, de Huy.
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préparation de ces flans. Examinons maintenant en détail les condiments qui servaient à la confection, et les acces- soires qui y étaient relatifs.
Les mambours font état :
A. De 17 frumaiges , de 3 quartes de crème et de 200 doeffx (œufs) , vendus par Henri de Soy.
11. De c20 frumaiges et d'une quarte de crème, cédés par Margrite de Maux, (l)
C. De 10 frumaiges, vendus par Michiel del molle
D. De 13 frumaiges , vendus par la feme qui j'ai, Johan de Sog.
E. De 6 frumaiges et d'une quarte de crème , livrés par Ysabeal fane Gerart des maulz.
F. De 6 frumaiges , vendus par Nigier délie Sarte.
G. De 6 frumaiges et d'une quarte de crème, fournis par la feme Johan Maiste Ghir.
//. De 250 doeffj- (œufs), achacteis sour le marchiet.
1. De 5 quatrons doeffx, de 2 quartes et une pinte de crème, enfin de 3 frumaiges, livrés par Bealtry , le feme Machon,
Mélart (Histoire de la ville de Huy, etc., page 17), après avoir fait l'éloge des églises et des couvents, parle ainsi des institutions de bienfaisance : « les Hutois ne » manquent pas de moyens et d'occasion de bien taire » et de s'acquérir les faveurs du Ciel , et ce leur serait un » blasme infini s'ils ne s'employoient aux exercices de piété, » esquelles se plaisoient fort leurs ancestres , les mieux
(,) Celle localité se trouvait en la paroisse de S'-Denis, un peu au-delà de l'ancienne église S'-Georges-aux-Prés, i en montanl vers l,i Sarte).
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» estoffez, qui onl faii reluire cette vertu en eux , comme » il paroit au grand nombre d'hostels-Dieu, et hospitaux » qu'ils y ont fondé, et très-bien doté, actions dignes de » rémunération du ciel, suffisans avec les pieux legs el » ausmosnes, qui se distribuent aux paroisses et maisons 9 de quelques particuliers, en quelques endroits, que » chasque iour, que chasque semaine, ou que Chasque » mois pour entretenir el sustenter les pauvres membres » de la ville, outre les estrangers, qui arrivent iournelle- 9 ment que au grand hospital, que a celuy de Sainct- » laque, fondé par Damoiselle Isabeau de Vacheresse, et » destiné pour le passage et secours de ceux qui l'ont esté » voir en Compostèlle. » (l)
Rarement, les mambours étaient obligés de délivrer des secours extraordinaires aux indigents. En l'année 1473, notamment, nous n'en trouvons aucune mention.
Les autres dépenses, portées en compte, étaient relatives au paiement de la gabelle des incultures au sujet des pains des pauvres et des flans de Pâques; aux frais d'adjours et de déminements (commandements) à signifier à des débi- teurs négligents, etc., etc.
Les mambours faisaient ensuite état de ce qui leur était dû personnellement :
e Item pour despens fais en faisant ces presens comptes, » par les mambours et clerc : 15 livres 15 sous.
« Item pour papier pour faire présens comptes , doubleir » (écrire en double) et renouvelleir les registres des cens et » rentes desdits pouvres: 24 s.
« Item a clerc pour le fachon de ces présens comptes, » doubleir et renouvelleir les registres des cens et rentes » desdils pouvres : 15 liv. 15 s. »
(i) L^juvrage de Mélart a été imprimé en 1 r»41 .
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Tous ces comptes étaient parfaitement tonus. Toutefois, nous ferons une réserve quant à des années postérieures. Nous avons constaté que des mambours avaienl commis des détournements. Il a fallu l'ingérence des onze hou* hommes de la ville de Huy pour forcer ces mandataires infidèles à restituer ce qu'ils avaienl dérobé.
Jules FR'ESON.
LES STATUTS SOMPTUAIRES
DU CLERGÉ
DAJNTS LE DIOCÈSE DE LIEGE.
La critique ]iistori(]ue s'est efforcée, de nos jours, à réduire à néant 1rs accusations portées contre la conduite scandaleuse du clergé liégeois dans le cours du XII0 siècle (i). Sans vouloir discuter la valeur de la source où Gilles d'Orval a puisé le tableau de ces désordres, qu'il nous sottise de faire remarquer qu'un document de la même époque, et celui-là bien authentique, vient à l'appui du récit des historiens. Nous renvoyons aux statuts portés par le légat du pape, Guide Préneste, pour la réforme du clergé, en L203 (2). Cependant l'entreprise tentée par le prélat
(i) Voyez J. Daris, Histoire du diocèse de Liège jusqu'au XIIIe siècle, p. 508 et suiv.
(î) S. Bobmans, Cartn'aire de Véglise Saint-Lambert, t. I, p. 132. — Chapeauville (t. II, p. ]<)8) t'ait précéder ce document de la note suivante, cpii en dit assez: Eodem anno, D. Guido Praenestinns e-pit - copus et apostolicae sedislegatus, reformationi cleri intendere cœpjt. Intellexerat enim canonicos per totum episcopatum non in suis dormi- toi-iis , sed . quod omnino detestabile est , cum suis dormire focariis, qitibus desuper leyes et statuta salubria decrerit.
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resta sans effet; les statuts succédèrent aux statuts, jusqu'à ce que l'évêque Jean de Flandre, en 1288, les fit refondre en uu corps complet. Si , comme on voudrait le taire croire, de. nombreux abus ne s'étaient pas enracinés dans le corps ecclésiastique du diocèse, à tous les degrés de la hiérarchie, ce dernier recueil n'aurait eu ni à entrer dans tant de minu- tieux détails, ni à être successivement corroboré par des réformes particulières. Là où la règle est observée, le l'appel au devoir devient, inutile. Ce déplorable état dechosesest du reste clairement indiqué dans l'exposédes motifs du nouveau règlement (1). Au surplus, le mal était universel, témoin les canons des conciles et les statuts qui nous sont restés d'un grand nombre de diocèses et de collégiales. Quelques citations, empruntées aux constitutions synodales de VISS, vont nous rapprocher de notre sujet et mettront le doied sur la plaie, mieux que tous les historiens. On y admirera la sagesse du droit commun de l'Église, autant que la disci- pline particulière du diocèse de Liège Nous traduisons :
De la confession et de In pénitence (2).
2. Pour entendre les confessions, le prêtre devra faire choix d'un endroit de l'église ouvert et accessible , afin qu'il puisse être vu de tous; il ne pourra ouïr les pénitents dans un lieu caché et obscur, ni en dehors de l'église, sauf en cas de grande nécessité ou do maladie.
3. Défense au prêtre de s'asseoir au confessionnal avant le lover ou après l^ coucher du soleil, sauf en cas de grande néces- sité.
(i) Statuts synodaux de Jeun de Flandre, dans les Coutumes du pays de Liège, t. I, p. 417.
(■:) Au moyen âge , le confesseur se plaçait dans un fauteuil ou dans une des stalles du chœur, et le pénterit venait s'agenouiller (levant lui.
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4. Il lui est strictement ordonné d'avoir le visage humble, les yeux baissés, sans qu'il puisse regarder la figure du pénitent, surtout si c'est une femme.
5. Le prêtre entendra les confessions en surplis ou en cape ronde (i), avec l'étole par-dessus.
6 II recommandera aux pénitents la modestie dans la tenue, le geste et le regard. Les femmes devront se confesser, la tête et la gorge entièrement recouvertes, le visage baissé.
7. Si une femme se trouve seule à l'église, le prêtre ne pourra la confesser; il ne le fera qu'en présence d'une honnête société.
8. Défense au prêtre, sous peine d'excommunication, d'en- tendre la confession d'une femme avec laquelle il aura péché, etc.
£>e la vie et de l'honnêteté des clercs.
3. Les clercs éviteront soigneusement de se gorger de nour- riture et de se mettre en état d'ivresse.
4. Défense aux ciercs, sous peine de suspension, et surtout aux prêtres de tenir chez eux des personnes du sexe, à moins que leurs sœurs, leurs mères, leurs tantes, leurs cousines ger- maines ou d'autres femmes assez mûres pour ne donner lieu à aucun soupçon. Est réputée vieille la femme de soixante ans et au delà.
6. 7 et 8. Tous les clercs du diocèse auront à porter constam- ment l'habit clérical, la tonsure et la couronne, selon leur état; ils se feront raser la couronne au moins sept fois par an. Ceux qui ne porteraient pas ces marques distinctives avant la fin du mois prochain , seront punis, après le troisième avertissement, de la perte de leurs privilèges. On en excepte ceux qui seront en voyage, lorsqu'il y aura lieu pour eux d'éviter quelque danger réel (*).
9. Les clercs ne pourront se couvrir, sans raison, d'étoffes
(i) Il ne peut être question ici de la chape ouverte ou de cérémonie, mais bien de la cape fermée, sur laquelle nous reviendrons plus loin.
(*) Il est à remarquer que, de tout temps, les clercs se montrèrent rebelles à l'obligation de porter la tonsure. Déjà les statuts de 12U3 ordonnent que les récalcitrants soient punis par la privation de leurs revenus.
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rouges, vertes ou rayées , de dimension indécente, sous peine de n'être plus protégés contre la. justice laïque (i).
ÎO. Les prêtres ne se serviront point de capes à manches (2).
11. Les clercs ayant reçu les ordres sacrés et les bénéfîciers ne conserveront point leurs bonnets (mitras) à l'église.
12. Les clercs ne pourront jouer ni prendre part aux jeux de hasard ou de dés; ils se comporteront honnêtement à l'église, sans bruit, sans bavardage ni chuchotterie ; ils n'auront chez eux ni chiens de chasse ni oiseaux de vénerie.
16. Il est défendu aux chanoines, aussi bien qu'aux clercs, tie courir les rues pendant la nuit ; et s'ils doivent y passer pour quelque motif légitime, que ce soit sans cri , sans tambour ni danse, sous peine d'excommunication,
18. Il n'est permis en aucune faconde donner la charge de marguillier à un laïque ou à un clerc marié (clericus uxoratus , dès que cette charge vaut soixante sous liégeois ou plus. On choi- sira pour cola un clerc honnête non marié; et si un laïque ou un clerc marié se trouve être marguillier dans quelque église , on doit le rejeter et le remplacer par un clerc non marié ; en tout cas , le clerc aura la préférence sur le laïque (3).
(1 ) Un statut civil de 1303 (1304 n. st. ) tend à rendre aux clercs sans bénéfice l'habit rayé ou vulgaire : « Par tant qu'il at grant plan- « teit de Gers en la Giteit qui ne sontbeneflcyens ne renteis, ains sont « dubitans de mult de choses qui ne sont de toutes nécessaires à « recordeir, ordinons et statuons, que dedens mardi qui vient prochain, « et le jour, vestent draps royes et fâchent usaiges de borgois» (Henaux, Histoire du pays de Liège, t. I, p L2S-Î , d'après le Paweilhars 1.
(•2) Le pape Innocent 111 , dans le concile de Latran (1215) , avait défendu aux chanoines et aux clercs de porter des cappas manicatas il. l'intérieur des églises, pour assister à l'office divin ( Carpentieh , ad- ditions au Glossaire de uu Gakge ).
(s) « Les chanoines des huit églises n'étaient pas obligés de rece- » voir les ordres sacrés et en réalité il y en avait un grand nombre » qui restaient dans les ordres mineurs. Ges derniers pouvaient légi- » timement se marier, mais en nnonçantà leurs canonicats. Bien >•> des jeunes gens de l'âge de quatorze ans. et même au-dessous, rece- » vident la tonsure et un bénéiiee. Parvenus à l'âge de l'adolescence, » ils pouvaient rentrer dans le monde en renonçant à leur bénéiiee,
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Des bigames (l).
1. Tous ceux qui, ayant été clercs, sont devenus bigames , ne porteront plus la tonsure ni l'habit clérical; et cela sous peine d'excommunication, attendu que le bigame ne doit pas jouir des privilèges du clergé.
5. Défense aux clercs d'exercer un négoce ou une profession déshonnête, etc.
De l'état des religieux.
1. 11 est défendu aux moines et aux religieuses de quitter leurs couvents sans motif raisonnable, pour courir les villes ou aller manger dans les maieons de campagne des environs.
2. Tous religieux quelconques, et principalement les reli- gieuses, porteront l'habit de leur ordre, sous peine d'être excom- muniés sans forme de procès.
6. Quant aux bénédictins (rnonachi nigri), il leur est défendu de porter, soit à cheval, soit à pied, le manteau ouvert (hisca) ou letabard (2); ils ne porteront que la cape ronde(3) ou lacucule (4), et les contrevenants seront suspendus ipso facto, dès leur entrée à l'église.
» s'ils n'avaient pas reçu les ordres sacrés, ce qui n'était pas rare. » Dans ces cas, ils restaient néanmoins clercs et comptaient parmi » les clerici conjugati, expression qui, à cette époque, n'entraînait » aucune idée de blâme.» (Daris, Histoire du diocèse et de la prin- cipauté de Liège jusqu'au XI 11° siècle . p. 511).
(i) Mot qui se dit, en droit canonique, de ceux qui ont été mariés deux fois.
(«) Ce mot doit s'entendre ici d'un manteau laïque à manches et descendant jusqu'aux reins.
(s) Les religieux portaient des capes rondes fermées, qu'ils mettaient en passant la tète par l'ouverture du milieu, à laquelle était adapté un capuchon. Elles descendaient jusqu'aux talons, mais il y en avait de plus courtes pour le voyage. (Voy. Viou.ET-LE-Dur:. Dictimuiaire du mobilier français, t. III, p. 98).
(i) La cucule était une espèce de surtout sans manches, assez ample, garni d'un capuchon et descendant habituellement jusqu'aux genoux.
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Des archidiacres et «les» doyens.
3. Les archidiacres et les doyens, lorsqu'ils visiteront les églises du diocèse, devront se contenter, les premiers de cinq à sept chevaux, les seconds de deux. Ils ne pourront emporter des chiens de chasse ni des oiseaux de vénerie, etc.
Cette dernière disposition, empruntée au troisième concile de Latran (1179), était justifiée par la passion des chasses, chasse à courre et chasse au vol surtout, qui domina les • •lasses élevées jusque longtemps après l'extinction de la féodalité. La noblesse et le haut clergé, lorsqu'ils n'endos- saient pas le harnois, se rabattaient sur la chasse, pour amuser leurs loisirs. Le luxe de ce genre de divertissement allait être poussé jusqu'aux dernières limites pendant le XIV11 et le XVe siècle. Jean de Hocsem, le grave historien, envoyé en mars 1328 (n. st.), à Roosbeek, près de Tirlemont, pour y faire reconnaître les droits du chapitre de Saint- Lambert, prend avec lui huit chevaux, deux faucons et des chiens (l) ; il se fait défrayer par les manants dans la maison de l'abbaye de Villers, et se donne ensuite le plaisir d'une chasse où l'on voit les faucons, après un long manège (post longam agitationem), prendre une pie dans toutes les règles de l'art (solempniter). Ce n'est pas tout : le fauconnier s'étant plaint de n'avoir pus eu une poule à donner en pâture à ses oiseaux, Hocsem le prend à part, se concerte un instant avec lui, puis revient dire aux manants qu'il entend leur faire nourrir les faucons, aussi bien que les chevaux, et qu'une poule suffira. Tout cela est constaté par le notaire présent, qui en dresse un acte en bonne
' i i tl fallait non seulement des chevaux pour suivie la meute ou courir après le faucon, mais encore des chiens dressés à ramasser le gibier abattu par l'oiseau
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forme, mais où il oublie do dire qu'il s'est énormémenl amusé (l ).
Évidemment, le brave Hocsem n'était pas en fauto, lors- qu'il voyageait en ce grand appareil : il agissait par ordre du chapitre, qui probablement lui avait fourni ses équipages. Mais il en eût été autrement, si, revêtu des fonctions d'archidiacre, il avait, comme cela s'était déjà vu, négligé son inspection pour courir la campagne.
Les plaisirs de la table aussi avaient besoin d'être refré- nés, car on sait que, chez les chanoines, ils ne datent pas que du temps de Boileau. 11 était bien loisible à ceux de la cathédrale de banqueter, quand ils le voulaient, en grande compagnie ; mais au moins devaient-ils respecter, comme jours d'abstinence, les vigiles des cinq grandes fêtes de l'année: la Noël, Pâques, la Pentecôte, Saint- Lambert et la Toussaint. Un statut de 1354 vint leur rappeler col te obligation, en leur défendant d'inviter à dîner, ces jours-là, des personnes étrangères à leur église, sauf celles qu'ils pourraient rencontrer par hasard, soit en allant aux offices, soit en revenant (2). Et depuis lors, on peut en être sûr, le hasard ne se laissa plus corriger.
Si les statuts de 1288 ne parlait que sommairement du '•nsluine à porter par les membres du clergé, en dehors de l'exercice de leur ministère, c'est que la richesse publique ne permettait guère encore au luxe de seconder le relâchement des mœurs. Mais, avec l'abus des repas
(0 Chartes de Saint-Lambert, n° 577, aux archives de l'État, à Liège.
(î) Ibid., n° 720. - D'après l'auteur du Chapitre de Saint- Lambert, ce règlement fut signé par Jean le Bel, le prélat fastueux qui tenait table ouverte à Liège, précisément à cette époque. La chose eût été piquante, malheureusement rien n'autorise à admettre cette assertion.
et des chasses, s'introduisit une recherche excessive dans
la parure, et comme un grand nombre de chanoines étaient
les ou alliés à la noblesse, beaucoup ne renonçaient
- aux habitudes somptueuses de leur classe. Témoin Guillaume de la Rose, le bon chantre de Saint-Denis, qui. par la magnificence de ses habits et de son état de maison . dépassait tous les chanoines des églises collé- giales de Liège i 1 1. Témoin surtout Jean le Bel . le maître de Froissart, dent en a tant de lois rappel»} le portrait que nous a laissé de lui Hemricourt (2): Ce ehanoinc de » la cathédrale, dit-il , se taisait remarquer par la riehess » et le confort de ses habits, semblables a îs banne- rets : car ses ements de parade étaient garnis sur . s épaules de bonne hermine, doublés de coûteus - : arrures . - it et de cendal i 3). selon les saisons.
» Son train de chevaux et de valets était à l'avenant. Il >-> avait eu , dans sa jeunesse, fauconniers et tiers
» ( veneurs i, chiens et oiseaux de vénerie, le tout à grands » frais. Se conformant à ses habitudes, les écuyers d'hon- » neur qu'il avait formés, étaient ainsi dressés -'ils
voyaient quelque vaillant étranger, fût-il prélat, chevalier
(i ) De Hemricourt . Mit '• r- - K bit • H - , p. 261.
i Ibid . p. 15S. — Il y a deux façons vicieuses de citer Hemricourt: machinalement , en reproduisant tel quel , et sans le comprendre ou l'expliquer, le texte original imprimé: aveuglém- .-.." a se fiant à la version infidèle de SaLbray. Les plus sages se contentent de l'abrég
. - pie des mots obscurs ou tronqués ne permettent pas de citer un passage en entier. Quand aurons-nous une édition de Herni icourt basée sur une bonne lecture et sur les meilleurs manuscrits, avec un glossaire et des commentaires historiqu es .-
(s) Le .-amit , que Hemricourt écrit tout aussi correctement garnis
- ^64 à luniv. de Liège), mais dont son éditeur a fait un mor incompréhensible (faims) , était une étotïe de soie épaisse, lamée ou brochée d'or ou d'argent, comme l'était souvent aussi le cendal, tissu plus léger assez semblable au taffetas.
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» ou écuyer, ils le priaient soit à dîner, soit à souper. Sa » maison était toujours pourvue en conséquence ; et si 9 quelque prince venait s'ébattre dans la cité , il allait l'in- ï viter à dîner. Ses habits, des pieds à la tète, étaient ceux » d'un chevalier, de même que les harnais de ses chevaux; » ils étaient enrichis de fermaux (agrafes, fermoirs) et » de boutonnières (garnitures de boutons) de perles et de » pierres fines. Les culs de ses surplis étaient ouvrés de «perles. Sa table était continuellement servie; chacun » pouvait venir s'y asseoir au souper, et, dans les occa- » sions solennelles , on y servait dans de la vaisselle » d'argent. Les jours ordinaires , il n'allait jamais à l'église » sans une suite de seize à vingt personnes, tant de ses » proches que de ses serviteurs et de ses familiers ; et >) les jours de solennité, ceux qui étaient à ses draps le -) venaient prendre à son hôtel et le menaient à l'église ; » de sorte que souvent il était accompagné d'un aussi y grand cortège que l'évèque de Liège , car il avait x> bien cinquante ou au moins quarante personnes à sa suite, 9 lesquelles restaient toutes à dîner chez lui, etc. »
Dans cette manière de vivre, bien des choses étaient contraires à la discipline religieuse. La recherche que les clercs mettaient dans leurs habits et . en général , le relâchement de leurs moeurs devinrent à la fin un scandale, au point qu'en 1360 l'évèque se vit obligé de leur intenter un grand nombre de procès (l). Prenant alors la résolution de s'amender, tous les chapitres de la ville s'unirent pour réformer les statuts du clergé attaché à leurs églises. Voici les curieuses dispositions introduites dans ce règlement, dont la partie relative au costume n'est pas sans offrir, par sa nature spéciale, de sérieuses diffi- cultés d'interprétation. Nous omettons les mesures prises
( ij S. Bormans , Notice d'an cartulaire du clergé secondaire. , n° .V2.
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derechef contre le concubinage et la passion du jeu. Nous ne parlerons pas non plus des peines édictées, lesquelles sont exclusivement pécuniaires, sauf pour les enfants de chœur , que l'on punit ordinairement par la privation temporaire de leurs privilèges.
Les prêtres, les diacres, les sous-diacres, de même que ceux qui sont dans les ordres mineurs, porteront constamment la tonsure, et les prêtres au moins, des cheveux longs, coupés cependant de manière à ne pas cacher leurs oreilles. La tonsure devra être plus grande à mesure que celui qui la portera avancera dans les ordres, alîn que l'on puisse par là discerner facilement le rang de chaque personne du clergé ; c'est pourquoi ils auront soin de la faire raser fréquemment et au moins de trois en trois semaines.
Tous les membres du clergé porteront des habits ecclésias- tiques, qui ne soient ni trop courts ni trop justes. Ceux des prêtres devront descendre jusqu'aux talons ou à peu près ; ceux des diacres, des sous-diacres et des autres clercs dépasseront la moitié de la jambe, de manière que leur costume puisse facile- ment se distinguer de celui des laïques. Ceux qui voudront monter à cheval ou voyager, seront libres de porter tel vêtement qu'ils trouveront bon, boutonné de soie s'ils le veulent, pourvu qu'il soit d'une étoffe simple et aille à peu près aux genoux.
Défense au clergé, en général, et aux choraux de porter en public des vêtements ou dès robes mi-parties, plissées, rayées ou quadrillées ; des petits capuchons noués sous la gorge avec de longs rubans, entaillés autour du bord ou liés aux épaules; des bottines de couleurs différentes, mi-parties, froncées ou même entièrement rouges ou vertes, ainsi que des souliers à divisions prétentieuses ou à longue pointe effilée. Défense aussi de porter des vêtements frangés d'argent, d'or ou de soie, garnis ou tissés de même; des robes, capuchons et autres habits à nœuds, boutons ou ornements d'or ou d'argent (1).
( i) Il est intéressant de comparer ces ajustements, dignes de Jean le Bel, avec ceux des laïques: « C'est aussi vers cette époque (13=)0) » dit Viollet-le-Duc, que les gentilshommes portent la cape à capu- » chou avec ouverture du côté droit. Du capuchon à cette ouver-
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Nul, sans excepter les choraux, ne pourra, sans cause légitime, porter des armes, ni se mêler à des tournois, à des bohourds (1), à des joutes ou à d'autres exercices belliqueux et cruels.
Aucun bénéficier ni choral ne laissera pousser sa barbe ni ses cheveux; mais que chacun, au moins une fois toutes les trois semaines, se rase la barbe aussi bien que la tonsure {■>) ; et que ceux qui portent de longs cheveux, les fassent tondre ou rac- courcir décemment, de manière que les prêtres, ainsi que nous l'avons dit, aient les oreilles découvertes.
Nous voulons qu'il n'y ait ni bénéficier, ni choral qui se montre publiquement vêtu comme il a été dit ci-dessus, non plus qu'en habits boutonnés par devant; mais que leurs manteaux ou leurs robes aient des nœuds simples et de même étoffe, placés au- dessus des épaules, ou ne s'étendant pas au delà d'une palme s'ils sont sur le devant; que leurs tuniques soient fermées au moyen de nœuds ou de boutons également placés par dessus les épaules , ou au nombre de six au plus sur le devant ; qu'ils n'en aient autour des bras, du moins d'une façon apparente , que jusqu'au coude seulement; enfin, que les manches de leurs gar- decorps (3) ne dépassent pas un quart et demi d'aune pour le
» tare, sur l'épaule droite , sont disposés des boutons ou joyaux qui » simulent l'attache de l'ancien manteau franc. Cet ornement se » compose de coulants d'or ou de vermeil avec pierres ou perles. . . >> Les nœuds de rubans n'existent pas dans les parures du moyen âge. » Ils étaient remplacés par des bandes de passementerie ou de tissus » épais , à fond de soie avec dessins d'or , d'argent ou de diverses » nuance-, habituellement très-étroites ; par des ganses de soie, d'or » ou d'argent, des torsades ou nattes. C'était avec ces ganses que » l'on faisait des nœuds, ou plutôt des entrelacs soutachés, sur cer- » taines parties des vêtements, sur l'épaule des capes ou rnan- » teaux, etc. » ( Dict. du mob. français, t. IV, pp. 30 et 14(j).
(i) Le bohourd du béhourt était une espèce de tournoi qui consis- tait dans le simulacre d'attaque d'un fuit.
(*) Four être pourvu d'un bénéfice, il suffisait d'être tonsuré, c'est- à-dire d'entrer dans les ordres; mais les choraux, n'étant pas clercs ne recevaient pas la tonsure.
(s) Wardecorsium, Vestisseu tunica superior ijuae f>ectus constringit et custodit (Du Gange). Ce vêtement était serré à la taille par une ceinture et avait alors des manches très développées. On le doublait
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prêtre, et deux quarts et demi ou la longueur au moins de l'avant-bras avec la main, pour le diacre, le sous-diacre, celui qui est dans les ordres mineurs ou les choraux.
Nul ne pourra vendre publiquement du vin, en qualité de tavernier, ni exercer quelque autre négoce indécent, même d'une façon détournée, à moins qu'il n'ait une permission et en tant qu'il s'agisse du vin provenant de ses vignobles, de ses rentes ou de son superflu.
Défense à tout clerc ou choral de fréquenter les tavernes de la cité ou des faubourgs, du moins celles qui réunissent un grand nombre de buveurs. Ceux, qui voudront boire ou se récréer dans les fpubourgs, choisiront un endroit voisin ou séparé de la taverne, afin de n'être point vus des consommateurs ou des passants (<).
Ces statuts nous permettent de deviner quelle était la toilette d'une grande partie du clergé , vers le milieu du XIVe siècle : des habits d'arlequin, comme c'était la mode alors; des capuchons transformés on chaperons flottants; des souliers ù la poulaine; du drap d'or et de la soie ; une élégance enfin de petit maître ! On était loin du temps (vers 4103),où un jeune moine de Saint-Trond scandalisait tout son couvent, pour avoir conservé, malgré la règle, un capuchon à sa tunique (2).
Les petites villes n'avaient pas non plus échappé à la contagion. A Tongres , où il y avait une riche collégiale,
habituellement de fourrures, et les femmes le portaient également, de même que le corset , qui en était une variété; témoin ce passage de l'inventaire des meubles de Marguerite de Pétershem ( 1317): Item unum ivardecoren nigrum forratum cum varie. Item unum dictum corset, forratum cum vario. (J. Habets, De archieven van Thorn, t. I, p. 207).
(i) Chartes de Saint- Lambert , n° 773, aux archives de l'Etat, à Liège.
(2) Chronique de l'abbaye de Saint-Trond, édit. de Borman, t. 1, p. 12C et suiv.
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la réforme précéda même d'un an celle du clergé liégeois. Dans les statuts que l'évèque Englebert de la Marck donna à cette église, après la visite canonique qu'il y fit en 1359, il est parlé, presque dans les mêmes termes, du costume imposé aux chanoines, aux chapelains et aux choraux; on leur détend de porter barbas prolixas aut comas more muliebri, de fréquenter les tavernes aut mulieres suspectas, etc. (4).
Après la réforme de 1300, propre au clergé de Liège, d'autres églises se donnèrent également des statuts parti- culiers. Ceux du diocèse, d'une application plus générale, furent promulgués de nouveau, avec des additions, par Jean de Heinsherg, en 1445 (2) ; mais telle était encore en 1585, sur les points du costume et des mœurs, l'obstination d'un clergé récalcitrant , que le nonce , François Bon- homme , se vit obligé de prendre des mesures sévères pour assurer à la fois l'observation des statuts et le maintien de ses réformes (3).
(1) Daris, Notices historiques sur les églises du diocèse de Liège , t, XI, p. 27.
(•2) Ce recueil a été publié en lôOO. par Thierry Martens, d'Alost, pelit in-4° goth.
(3) Daris, ouvrage cité, t. I, p. 260. — Le plus incorrigible des grands dignitaires du diocèse paraît avoir été Jacques Thomé, abbé de Saint-Laurent . qui fut déposé par le nonce en 1586 (Ibid., t. XI, p. 118).
LA FOIRE DE LIEGE
et son trafic
VERS L.A. FIINT 13TT MOYEIST ^l&K
La foire ! mot qui fait battre le cœur des entants, éveille la curiosité de la jeunesse, et rappelle à la génération qui s'en va l'heureuse insouciance de l'âge des plaisirs. Rien n'a été et n'est encore plus populaire que la foire. C'est là que, chaque soir, journaliers et artisans, commis et petits bourgeois vont se délasser de leur labeur quotidien; c'est là que, le dimanche, afflue de la campagne et des villes voisines une foule bigarrée, parlant français, wallon, flamand. Envahissement passager : l'après-dîner du lundi, l'ouvrier liégeois reprend possession du champ de foire, et la fille du peuple, parée comme la veille, y vient chercher le double plaisir de voir et d'être vue :
Spectatum veniunt , veniunt spectentur ut ?/>.s<r.
Celte popularité de la foire, due aujourd'hui à des récréations bruyantes et à des étalages de frivolités, avait autrefois sa source dans des besoins plus sérieux ; la foire était alors une institution essentiellement utile.
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A une époque où les roules étaient rares et peu sûres, et les grandes rivières, en beaucoup d'endroits, à peine navigables; où il n'y avait ni postes ni transports réguliers, il était nécessaire qu'à des jours déterminés, les habitants des campagnes pussent venir s'approvisionner dans quelques centres principaux. D'autre part, les villes et les bourgs avaient loul intérêt à attirer dans leur sein un trafic d'autant plus important qu'il se taisait fréquem- ment par voie d'échanges. De là l'établissement de ces marchés périodiques qui précédèrent nos premières foires ; celui de Visé, par exemple, que le commerce des bestiaux, des étoffes, des pelleteries et des métaux rendit célèbre du X1' au XIIe siècle.
C'était assurément un progrès considérable; mais, en règle générale , les marchands ne jouissaient encore ni de protection légale ni d'immunités : la justice était rendue avec lenteur; des taxes établies sur les nmrchés, des tonlieux ou péages échelonnés le long des roules et princi- palement des cours d'eau , formaient autant d'entraves aux relations commerciales. Un diplôme de l'année 744 (l) mentionne déjà les tonlieux de Dinant et de Huy. 11 y en avait à Maestricht , à Visé et en d'autres villes.
A Liège même , aux termes de la Lettre de tourny (1250), confirmée par la Loi nouvelle en 1355, les citains ( bour- geois de naissance I seuls étaient exempts de tout impôt quelconque à payer sur les marchandises par eux achetées ou vendues au Marché (2).
(i) Polain, Ordonnances de la principauté de Stavelot, p. 5.
(i) Raikem et Polain, Coutumes du Paysde Liége,t. I, p. 76 : « Nuls » aûbraius (étrangers) ne doit tourny de chouse qu'ilhe achatte » de deniers qu'ilhe at pris des marchandises dont ilhe at payet n tourny. Nuls citains de Liège ne doit tourny de queilconquez. » chouses qu'ilhe vende ou qu'il achatte. »
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Cependant le Paweilhar , recueil qui nous fait connaître la jurisprudence de la cour des échevins, nous apprend que les habitants de Saint-Trond étaient « quittes de tourny » à Liège. Pareille laveur avait été accordée aux manants de plusieurs villages de l'évêché , à charge de garder les remparts ou certaines portes de la cité en temps de guerre. Il en était de même du clergé, à raison de ses privilèges; des chevaliers et des hommes de fiel' de l'évèque , à raison de leur service militaire et pour autant qu'ils ne fussent point «marchansnotoirs ». Enfin, quelques villes commerçantes d'Allemagne jouissaient de cette pré- rogative, en vertu d'anciennes franchises de l'Empire. C'étaient Aix-la-Chapelle , Cologne , Duren, Nimègue, Nu- remberg, Francfort et Lubeck ( i).
Ces exemptions n'étant pas limitées à des circonstances particulières, avaient un caractère d'autant plus excep- tionnel. Elles ne furent étendues aux étrangers de tous les pays, mais pour le temps de la foire seulement, que lorsque l'accroissement de la richesse publique fil naître le besoin d'attirer un plus grand nombre de négociants sur le marché de Liège.
Telle est l'origine de notre foire franchi1, dont l'établis- sement ne parait pas remonter au delà de l'année 1339,
(i) Coutumes du pays de Liège, pp. 76 et 138. — Hemricourt, dans son Patron ciel temporal iteit , mentionne la plupart des redevances destinées à perpétuer le souvenir de ces franchises. Ceux de Duren devaient pour droitures, au maïeur de Liège, deux bichelets de sap- pien ( ') et une paire de gants blancs; ceux de Francfort, une paire de grands gants de fauconnier de blanc cuir de cerf et une livre de poivre ; ceux de Nuremberg, une grande longue épée à deux mains suspendue à une large courroie de blanc cuir de cerf; ceux de Lubeck, une paire de gants blancs de cerf et une épée.
(*) Peut-être pour bichelets tic saffran Le bichet , d'où le diminutif bichelet , était une mesure de capacité.
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quoiqu'on lise dans Hexaux (i ) : « (1350) Depuis un temps » immémorial , il se tenait à Liège, chaque année, aux » mois de mai et de septembre , deux grandes foires. Elles » étaienl célèbres; et tout le commerce de ia Basse- Alle- .» magne s'y donnait rendez-vous ». Ici encore, selon son habitude, l'historien liégeois ne laisse pas échapper l'occa- sion d'ajouter au lustre de sa patrie, mais il n'apporte aucune preuve à l'appui de son assertion. Les auteurs sont muets sur ce qui concerne la foire avant cette année 1339. Un chroniqueur contemporain, Hocsem , écrit alors avec son laconisme habituel: « En ce même temps, une nouvelle » foire est établie à Liège , pour être célébrée deux fois par » an, d'abord à l'octave de saint Lambert, ensuite au com- » mencement de mai, et pour durer chaque fois huit jours » consécutifs » (2).
Evidemment, cette nouvelle foire ne peut s'entendre que de la foire, franche, une institution qui n'existait pas encore. Le récit de Jean d'Outremense, en complétant heureusement celui de son devancier, ne laisse aucun doute à cet égard. « Au moment où les envoyés du roi de France, dit-il, arri- » vèrent à Liège pour engager Adolphe de la Marck à lui ï> venir en aide contre les Anglais, l'évêque se trouvait au » palais, occupé à faire, avec le chapitre cathédral, l'or- » donnance des deux foires annuelles, qui sont franches
(t) Histoire du pays de Liège, 3me édit., t. I, p. 465. — Comme points de comparaison, nous citerons les deux fameuses foires de Francfort dont les franchises datent de 1240 et de 1330; celles d'Aix- la-Chapelle remontant à l'année 1166, mais tombées en désuétude et remplacées par une seule en 1359 ; celle d'Anvers et celle de Bruxelles, l'une instituée en 1415, l'autre en 11.^7.
(2) Eodem tempore instituitur Leodii novum forant celebrandum bisinanno, incipiendo in octant beati Lamberti, et per octo dies continue subséquentes ; et in capite Mail per dies totidem duraturum. (Chapeauville , Gesta pontificam leodiensium, t. il, p. 452).
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» fêtes, car toutes gens peuvent y venir et tous marchands » y vendre des denrées. Cette franchise commence le jour » de sain! Lambert, en septembre (le 17), et doit durer trois » semaines; la tête elle-même (la foire) commence le joui' -» de l'octave de saint Lambert (le 24) et dure huit jours. » Il en est tout ainsi de la seconde foire, laquelle s'ouvre » à la fête de la Translation de saint Lambert, le '28 avril, » et dure également huit jours, avec huit jours de franchise o avanl et huit après... C'était alors au Marché, poursuit » le chroniqueur, qu'on faisait les halles aux draps, et lan- » dis qu'on travaillait aux étalages, en septembre, arrivèrent » les messagers du roi, » etc. (1).
La nouvelle ordonnance fut aussitôt répandue dans les provinces voisines ; on promit des sauf-conduits à Ions les accusés en justice; de sorteque le champ de foire regorgea , celle année, de négociants et de marchandises (2).
On remarquera que ces anciennes foires étaient établies sur le Marché. Comme presque partout ailleurs, on avait eu soin de les faire coïncider avec des solennités religieuses attirant un grand concours de peuple. Aussi le vocable ferîa, fêle, esUil employé au moyen âge dans l'acception de foire (en wallon fore), bien que ce dernier mol vienne plutôt de forum, place publique. De même, eu allemand, la foire s'appelle Kirch messe (Kermesse en Flandre), c'est-à-dire fête de la dédicace de l'église, tout comme le mot timple Messe signifie à la lois messe el foire.
Il faut croire que la vogue des foires «le Liège graudil rapidement, car nous allons voir plusieurs métiers de la ville s'unir pour étouffer la concurrence des étrangers.
Un élail au commencemenl de l'année 134.4. Adolphe de
(i) Juan d'Outremeuse, Ly myreur des histors, t. VI, p. 617. (iiFisiN, Historia ecclesiœ leodiensis, I. II. p 93 ; Mathiasde Lewis, Chronicon leodiense , p. 109.
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la Marck avait dû souscrire à la Lettre des XXII , qui rendail
ses officiers justiciables d'un tribunal populaire. Incapable de dissimuler son ressentiment, il ne cherchait qu'une occasion d'anéantir un traité si humiliant pour son caractère despotique. Elle ne tarda pas à lui être offerte par un de ceux mêmes que leurs fonctions érigeaient en gardiens des libertés publiques. Un marchand drapier (huilier), nommé Jean Jacquemot , qui exerçait sur les hommes de sa pro- fession un pouvoir absolu, se trouvait pour lors, en qualité de maître, à la tête de la cité. Accompagné de quelques gens cle métier, il se rend secrètement au conseil du prince et prenant la parole : « Vous n'ignorez pas, dit-il, combien » les foires de Liège font baisser chaque fois le prix des » draps et généralement de toutes nos marchandises. Elles » t'ont autant de tort à notre commerce que le Tribunal des » XXII en fait au pouvoir de Monseigneur. Eh bien! que » notre très cher sire abolisse ces maudites foires, et je me » fais fort d'amener sur le Marché un millier d'hommes » armés, qui railleront à renverser les XXII et le mettront »à même de faire arrêter toute espèce de malfaiteurs, •> jusque dans leur domicile » ( l).
Cette proposition hardie ayant reçu l'agrément du prince, l'engagement mutuel esl scellé le 12 janvier 1344. Aussitôt le bourgmestre dépêche, en Campine et dans tous les pays limitrophes, des messagers chargés de dire que les foires sont supprimées, que les marchands qui viendront le 1er mai en seront pour leurs Irais.
Le jour de saint Mathieu, '20 février (2) , Pévêque manda au palais les huit membres du tribunal qui résidaient à Liège. Quand ilsfurenl devant lui, il voulut se faire livrer la Lettre (\('< XXII. Comme ils s'y refusaient , il s'emporta
( i i Mâthias de Lewis, p. 111.
(s) Et non le 24, l'année 1341 étant bissextile.
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jusqu'aux menaces les plus terribles, leur arracha par la peur le précieux parchemin et le mit eu pièces (1).
F, e traître Jacquemot avait été présent à cette scène et son altitude n'avait pas peu contribué à effrayer les XXII. Dès que le bruit s'en répandit en ville, le peuple se souleva indigné; plusieurs de ceux qu'il croyait avoir gagnés à sa cause l'abandonnèrent, et lui-même fut traduit en justice. Destitué de sa magistrature , le 31 mars , et condamné au bannissement, il rie lui fut pas donné de réaliser ses projets intéressés. D'ailleurs, Adolphe de la Marck étant arrivé à son but, n'avait plus aucun intérêt à supprimer les deux foires, que l'on considérait comme des privilèges de la nation. Contrairement à ce que dit Fisen (p. 117), et après lui M. Daris, elles continuèrent de subsister jusqu'en 1350.
On voit, en effet, dans une attestation du 1er avril de cette année (2), délivrée précisément à la requête de « Johan dit Jakemot » et consors, que : « Les gouverneurs, jureis et » wardains du mestier des drappiers ont supplié à Engle- » bèrt, évesque de Liège, de réduire les deux fores d'une » année à une tant seulement, à cause que les personnes du » dit mestier esloient fort endomagées, ce qu'il leurs a » accordé. » Ce préambule est suivi d'une déclaration comme quoi les valets servants, c'est-à-dire l'élément pure- ment démocratique, n'auront pas voix dans le métier.
( i ) Mathiasde Lewis, p. 11 1 ; Hocsem . p. 17 i ; Zantfliet , dans Y Am- plissima collectio, t. V, col. 237; Fifen, t. II, p. 100. — Ce dernier auteur, qui avait sous les yeux le quatrième livre de Jean d'Outremeuse, aujourd'hui perdu, donne de nombreux détails sur ces événements.
(2) S. Bormans. Le bon métier des drapiers, clans le Bull, de la Soc. Uêg. de littérature wallonne, t. IX. p. 237, d'après L'analyse des Libri chartarum ecelesiœ S. Lamberti, par B. de Hinnisdael, livre II, n° 34, a la bibliothèque de l'université de Liège.
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Il est évident que les drapiers n'auraient pas eu besoin de demander à Englebert de la Marck la suppression de l'une des deux foires, si elles avaient déjà cessé d'exister sous son prédécesseur. Il y eut simplement ce qu'on appelle un échange de lions procédés, car l'évèque venait effectivement, par une ordonnance du 24 mars , de faire droit aux réclamations des drapiers.
Ce document , connu sous le nom de Lettre des six délie foire (1), mérite une attention particulière, parce qu'il fut, pendant très longtemps, le véritable code de la foire (2). Les dispositions en furent arrêtées de commun accord avec le chapitre , les maîtres, les échevins, les jurés, le conseil et toute la communauté de Liège :
Considérant que nombre de bonnes villes et de cités se sont fort enrichies par la quantité de marchandises amenées en leurs franchises, les jours de foire, par des étrangers, l'évèque se garde d'abolir la foire en général , mais décide qu'il n'y en aura plus qu'une, celle de septembre, laquelle se tiendra « en Grave- roul » sur la Meuse, et commencera le 24 pour durer «huit jours de fête tout pleins et continus», plus huit jours avant et huit après pour le déplacement des marchands.
Rien n'est donc innové quant à l'ancienne foire de sep- tembre, sauf qu'elle se tiendra en Graveroul(3), eu égard sans doute à l'importance plus considérable qu'elle allait avoir.
(i) Recueil des ordonnances de la principauté de Liège, l'e série. p. 288.
(s) Une sentence des échevins, de l'an 1542, prouve que la lettre d'Englebert était encore en pleine vigueur à cette époque ( Yoy. Bormans , ouvrage cité, p. 169).
( 3 ) Graveroule, plus tard Gravioule, sur la rive droite de la Meuse, était alors un pré d'un usage public , qui s'étendait en dessous du pont des Arches jusqu'au prieuré des Ecoliers (Voy. Golsert, Les rues de Liège , t. I , p G1G) . Il est à noter qu'à l'exception des deux rivages habités par les pêcheurs et par les tanneurs , le quartier d'Outremeuse avait conservé jusqu'alors un certain caractère aristo- cratique.
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Durant ces (rois semaines, tous gens quelconques, ainsi que leurs marchandises, seront en la sauvegarde des autorités, excepté les meurtriers, les incendiaires, les larrons et les bannis. Ils jouiront de tous les privilèges attachés au titre de citoyen liégeois(i). Bien plus, on ne pourra les traduire en justice ni les arrêter, eux et leurs biens, que pour dettes contractées en la foire ou par-devant les échevins de Liège, ou bien pour méfaits commis en la foire. Et s'il arrivait qu'on leur eût fait payer le tonlieu ou quelque autre droit auquel ne sont pas assu- jettis les bourgeois de la cité, l'évêque y mettra bon ordre et les fera dédommager ( 2).
Toute espèce de denrées seront exposées en vente à la foire. Les bourgeois de Liège y mettront à l'étalage dès l'ouverture et détaleront chaque jour, en même temps que les marchands étrangers , à l'heure indiquée pour la fermeture.
Pendant les « huit jours de fête», aucun tavernier ne tiendra bevoir si ce n'est en la foire. Défense même aux boulangers de vendre le pain autre part que chez eux ou à la foire.
Quant aux poissons , on amènera ceux d'eau douce au marché accoutumé; mais ceux de mer ne pourront être mis en vente que sur la foire. En outre, il est expressément défendu de faire payer, dans la cité, le pain, la viande, le vin et les autres victuailles plus cher qu'on ne les vendait un mois auparavant
Toute marchandise est soumise à l'inspection des agents commis à cet effet (les rewards). .Mais des précautions extra- ordinaires sont [irises dans l'intérêt des drapiers de Liège. Nul ne peut , sous peine d'amende et de confiscation , exposer en vente des draps qui ne soient «.bons et loyaux», scellés de la marque des villes où ils ont été fabriqués (3); ceux qui ne
1 1 1 Cette protection pari iculière s'imposait. Le X1V° siècle abonde 01 expéditions militaires contre les hobereaux détrousseurs de marchands on les grands seigneurs leurs complices. La bataille de Baesweiler, en 1371, en est un mémorable exemple.
(■1) Des franchises analogues si' trouvent énumérées dans le diplôme de 1359, concédant à la ville impériale d'Aix-la-Chapelle la foire donl il a été question ci-dessus (Voy. Meyer, Aachensche Geschichten, p. 'ASi ).
3 ) ( '.es marques on enseignes consistaient en des rondellesde plomb poinçonnées <\>'> deux côtés au moyen de la pince <•! du marteau.
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rempliraient pas ces conditions, devront être vendus avec les tiretaines (1 ), dans l'endroit désigné à cet effet.
En conséquence de ces dispositions, l'évêque ordonne la créa- tion d'un collège de six commissaires, dont trois à nommer par la justice et trois par la cité, chaque année la veille de l'Assomption (2); lesquels auront pour mission de ranger les halles aux draps, d'assigner des places aux différentes mar- chandises et de régler les dettes contractées en la foire, afin que, d'après leur rapport, tout délit, tant civil que cor- rectionnel, puisse être puni par la justice et les maîtres de la cité.
Enfin, il est statué que les amendes encourues pour mêlait quelconque, à l'occasion de la foire et pendant les trois semaines de franchise, s'élèveront au double des autres et seront partagées par tiers entre l'évêque, la cité et les députés de la foire.
La Paix de Saint-Jacques, rie 1487, en codifiant toutes
les anciennes lois encore en vigueur, y apporta quelques éclaircissements, les mit en harmonie avec les nécessités nouvelles et en écarta les dispositions tombées en désué- tude. Le chapitre consacré à la Lettre dele foer (3) précise les anciens usages et nous fait connaître certains change- ments survenus depuis 1350.
On voit que le champ de foire se développait alors jusqu'à l'église Sainte-Catherine en Neuvice ; il occupait le pont des Arches et se prolongeait au tournant de Saint-Pholien jusqu'aux Ecoliers, en comprenant tout Gravioule.
L'obligation de vendre exclusivement à la foire est éten- due aux marchands de poissons d'eau douce. Les sixrfelh-
( 1) Etoffes de laine et de fil, principalement portées par la classe bourgeoise.
(-2 ) 11 appartient au mayeur, dit Hemricoirt, de nommer trois des six jugeurs «le la foire, chaque aimée le jour de l'Assomption, au mois d'août {Li patron del temporaliteit, dans les Continues du pays de Liège, t. I, p. 288).
(3) Ordonnances d<- lu principauté de Liège, lre série, p. 712.
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foer ne peuvent donner licence à qui que ce soit de débiter aucune denrée en sa maison , pendant la foire (l). En sont exceptés les viniers et les boulangers, qui néanmoins ne pourront mettre à l'étalage, ni asseoir les buveurs, ni taire crier leurs vins, sans payer les droits accoutumés, à savoir trois patars par jour.
Il est défendu aux six de trafiquer des balles et places de la foire. Ils sont tenus de jurer « sur sains » d'observer tous les articles ci-dessus. Toutefois, si Monseigneur et la cité trouvent expédient de prolonger « la pleine fête » d'un jour ou deux, ils peuvent le faire sans préjudice de la pré- sente ordonnance.
Le commencement, la fin et le prolongement de la foire étaient assujettis à des formes solennelles. Les maîtres de la cité avec les six, « pour porteir révérence et honneur » à monseigneur comme leur souverain » , se rendaient d'abord au Destroit ou local des échevins. Là, le maïeur, montrant les trois députés nommés par lui el les trois nommés par les maîtres, leur faisait prêter le serment accoutumé. Puis, le jour de saint Lambert, à l'heure des vêpres, tous se dirigeaient vers le Marché. Arrivés au pied du perron, le clerc (secrétaire) du maïeur, devant le peuple assemblé à son de trompe (2), invitait le sergent ( huissier) à crier le commencement de la franchise de la
(i) On se demande quel pouvait être le motif de cette interdiction. L'évêque percevait-il , comme beaucoup d'autres seigneurs, un droit sur les étaux et les huches ? N'y avait-il pas des heures fixes, le matin et le soir par exemple , où il était permis aux négociants de venrlro fours, c'est-à-dire en dehors de la foire, ainsi que le fait supposer le cri annonçant l'ouverture des transactions ? D'autre part , il est évident que certains commerçants, tels que les bouilleurs et les maimiers (marchands de bois) , ne pouvaient transporter leurs marchandises pondéreuses à la foire.
yt) La trompe était un tube de métal terminé en pavillon.
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foire. Celui-ci, tenant une verge en main, prononçait à haute voix les paroles traditionnelles : « Oyés, oyés, oyés. » On vous tait assavoir de part monseigneur de Liège, le » maïeur, les eschevins, les maistres délie cité et les six » députez aile forre à Liège, que le franchiese délie t'ranck » tbrre de Liège commenche à jour d'hui, et doit dureir » trois sapmaines entiers et continueilx , assavoir huit jours » devant le fieste, huit jours de franck court de fieste, et » huit jours après; et que touttes manières de gens, mar- » chans et autres , eaux , leurs biens et denrées , sont assé- » gureis (assurés) sauf, allant, venant, sourjournant et » retournant , lesdites trois sapmaines durantes, excepteis «bannis, albens (1) et malfaiteurs et ceulx qui sont » innemis à pays. En tesmoings des eschevins, maistres )) délie cité et les six députeis aile forre à Liège. » Et incontinent le maïeur, tenant pareillement une verge en main, mettait le cri en la garde des échevins présents.
Huit jours après, deuxième cri pour annoncer l'ouverture de la foire : « Oyés, oyés, oyés le commandement de mon- » seigneur de Liège, le maïeur, les esquevins, les maistres » délie cité et les syes députeis aile forre à Liège, que li » fieste dele franck forre de Liège conienche àjourd nui et » doit dureir huit jours tout plain et continue], à teile usaige » qu'il at esteit enchinement; et qu'il ne soit marchans, » estrangne ne priveis, ung ne aullre, qui de ceste heure en » avant vende ne achète denrée nulle, aultre part que en » lieu où li foire est assieze, excepteit les viniers qui licen- » siés en seront départ le seigneur et les six; ne aussy qui » deskuvre (découvre) ne kuvre ses denrées pour vendre » fours (dehors) que à droit sons de trompette, ne qui
i) Aubains, c'est-à-dire bannis par la Cité et non par les éche- vins.
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» remoine (ramène) ses denrées, sur teile paine que la » lettre délie fore contient. En tesmons, ut supra ».
Lorsque la foire était prolongée , on le publiait par un nouveau cri, le jour de l'expiration: « Vins axant, vins » avant, vins avant. On vous fait assavoir départ monsei- » gneur de Liège , le maïeur , les esquevins , les maistres » de la cité et les six députés aile forre à Liège, que le » lieste délie forre de Liège est continuée et resplelie » (remplie) jusques à, etc., en teile eslat qu'il at esteit useil » anchinnement. Et en tesmoings, ut supra. »
Enfin, le cri suivant, annonçait la fermeture de la foire : ce Vins avant, vins avant, vins avant. On vous fait assa- » voir départ monseigneur de Liège, le maïeur, les esque- » vins, les maistres délie cité et les six députeis aile forre à » Liège, que le fieste dele franck forre à Liège fault (finit) » à jourd'hui , à droit soin (son) délie trompette; et que » toutes manières de gens deshayenent (détalent) et ren- >> voient leurs denrées, et qu'il ne soit nulx qui de ceste » heure en avant vende ne. achatte denrée nulles ou (au) >> lieu où ly forre est assieze, fours (fors) ceaux qui vendent » à boire et à mangier, si hault que la Lettre délie forre » contint; et qu'il ne soit nulx qui oste pa (piquets) ne » verges appartenant aux v'mgnerons , sur telle paine que » ly esquevins salvent et wardont. En tesmons des esque- » vins, maistres délie cité et des seigneurs députeis aile » forre à Liège ». Aussitôt celte publication faite et mise en garde de loi , la trompe sonne et la foire cesse, sans préjudice de la franchise exprimée précédemment (l).
Il y avait encore une autre espèce de proclamation à laquelle donnait lieu la foire. Chacun sait quelle diversité
(i) Ordonnances de la principauté de Liège, lre série, p. 2^9 note 4, d'après les Mandements et cris du Pe'ron, HXij-1489.
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de monnaies circulaient au moyen âge. Or , les espèces nationales, aussi bien que le numéraire étranger, n'étaient admises qu'après avoir été évaluées et au prix de l'esti- mation. Ces évaluations se taisaient d'ordinaire par les cris du perron; mais, en temps de foire, il pouvait être utile de les publier sur les lieux mêmes où se concen- traient les transactions. C'est ce qui eut lieu le 26 sep- tembre -1-48G (1), et cet exemple ne serait probablement pas le seul, si tous 1rs documents de l'espèce nous avaient été conservés.
En partant des données qui précèdent, il n'est pas impossible d'esquisser le tableau que devait présenter la foire de Liège vers la fin du moyen âge. Nous sommes en l'an 1404 , immédiatement avant les troubles qui abou- tirent au désastre d'Othée ; la trompette vient de sonner pour donner le signal de la vente. Une foule de gens des deux sexes et de toute condition , clercs et laïques , nobles et vilains, venus des différentes parties de la principauté, se pressent autour des halles et des étalages. Nous savons que si nous voulons être bien vêtus, nous devons nous adresser aux entailleurs (tailleurs et tailleuses) , dont le métier est de couper et de façonner des cottes, des péliçons, <]o* houppelandes, des ronds (capes rondes), des manteaux ; mais nous savons aussi qu'on doit leur fournir les étotfes de laine, les tissus de soie et les fourrures, toutes choses dont la foire offre un assortiment complet (2).
(i) De Ram, Documents relatifs aux troubles du pays de Liège, p. 818.
(2) Les vêtements ci-dessus, comme la plupart des objets dont nous allons parler , se trouvent mentionnés dans des testaments liégeois de 1415 à 1438 (Voy. Bormans, Bull, de la Soc. liég. delitt. irait., t. VI, 2e partie, p. 95). Ils étaient donc, selon toute probabilité, en usage à l'époque où nous nous plaçons.
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Commençons donc par visiter les halles des drapiers ; nous n'aurons que rembarras du choix , car leur industrie esl très florissante dans plusieurs villes du pays et des États voisins. Ceux de Liège, fabricants de draps plains (unis), rayés, mêlés et d'autres espèces ordinaires (1), ne parviennent pas encore, malgré leur nombre, à écarter la concurrence. Cependant ils ne voient de mauvais œil que les étrangers ; aussi les drapiers de Hasselt sont-ils admis dans leur halle , moyennant le payement d'une redevance pour chaque étal (2).
Jetons, en passant, un coup d'œil sur les étalages des drapiers de Maestricht et de lluy : ces derniers nous montrent assurément beaucoup de belles et bonnes mar- chandises (3); mais je veux rapporter à mon filleul une étoffe de premier choix, dont il puisse se faire confec- tionner une belle heuque entaillée (chaperon dentelé). Le chanoine Jean le Bel. cet opulent t réfoncier de Saint- Lambert, donnait bien, chaque année, à ses parents et à ses amis, quarante-huit paires de robes d'écuyer et cinq paires de robes doublées île vair (4). Voici mon affaire. Vu l'absence des marchands flamands, qui ne sont pas arrivés avec leurs draps de fine laine d'Angleterre, nous nous arrêtons devant l'étalage d'un négociant de Bruxelles. Il fail passer sous nos yeux des draps de toute qualité et de toute nuance : camelins, brunettes, marbrés, escarlates.
(ij Bor.MANs, Le bon métier des drapiers , dans le Bull.de la Soc. Uéff.de lit t. wall., t. IX, p. 108.
(î) Lettre du 4 décembre 1399, rappelée dans une sentence du 12 mai 1409, aux archives de l'État à Liège.
(s) Sur l'importance des drapiers de Huy, on peut consulter ce qu'en dit l'auteur de cet article dans le Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 3e série, t. XX, p. 498.
(4) De Hkmricouht, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 15S.
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Celle dernière qualité est d'un prix très élevé, mais il ne m'en faut que deux aunes et je les achète ( 1).
Non loin de là, nous apercevons des las de tiretaines et de draps non marqués. Passons, c'est le coin (\v^ réprouvés, et allons aux marchands de fourrures. Cette fois, nous pourrons nous dispenser de visiter les étalages des étran- gers. Jean de Vaulx, le xhohier (2), établi sur le Vieux marché à Liège, a un comptoir à Anvers (3). Aussi trouve- t-on chez lui un assortiment complet de ces pennes ou fourrures qui sont indispensables pour doubler nos habits d'hiver. Ce qui s'écoule le mieux, c'est le vair (4), le gris et la loutre, pour les riches ; l'écureuil (spiroulj, le lièvre, le lapin (conin), pour les petits bourgeois et les pauvres.
Nous n'entrerons pas chez les toiliers, fort occupés à placer leurs tissus de lin ou de coton pour chemises,
(1) Voir, sur ces produits de l'industrie drapière à Bruxelles, les comptes de 1352 à 1360, rapportés par Viollet-le-Dic, dans le Dic- tionnaire raisonné du mobilier français , t. III, pp. 372, 373, et t. IV, p. 316. Un « chapirou de squerlatte » est mentionné dans un testament liégeois de 1438.
(2) Ce mot, qu'on éternue plutôt qu'on ne prononce, n'est qu'une altération de scorchier, écorcheur, et signifie pelletier. Il est parlé des c< scorchiers de chevulz » dans la Lettre des vénaux de 1317.
( 3 ) Je laisse, dit-il, « à Collain mon fil ung staul que je ay en le ville » Dampwers à toutes ses aisemences. Item ung staul que je ay viez » marchietde Liège... Item ung escring enquel ons moyne les denréez » en Anwers » (Test, de 1438)-
(■i ) Le vair provenait de l'écureuil de Russie, dont le dos est gris bleu et le ventre blanc. Quand on n'employait que le dos, la four- rure était désignée simplement sous le nom de gris. Quand on em- ployait le ventre et le dos arrangés en échiquier, c'était le menu vair ou le gros vair, selon la qualité (Cf. Yiollet-le-Duc, t. III, p. 382). De là le nom de vairain-scohier , par opposition à Vagnelin-scohier qui ne vendait que des peaux de mouton.
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rauches (l), linceuls (draps de lit), mappes (nappes), touailles (serviettes), etc.; ni chez les corbesiers (cordon- niers), toujours assujettis à la mode ridicule des souliers à la poulaine. Leurs voisins, les tanneurs, sont des artisans de premier ordre, puisque le cuir entre pour une part consi- dérable dans nos vêtements et sert presque seul à faire nos harnais. Mais s'ils vendent beaucoup sur la foire, les tan- neurs y achètent également : c'est là qu'ils trouvent ces peaux salées, d'origine étrangère, dont ils font le cuir fort employé aux semelles de nos chaussures (2).
Tout près de là, un marchand — . encore un étran- ger— vient de tirer de leur enveloppe de peau de vache de précieux cordouans (cuirs de Cordoue) (3), que se disputent, déjà des corduaniers et des merciers de Liège. Cela ne doit pas vous étonner, car ces derniers l'ont commerce des choses les plus variées. Les uns vendent des drogues, de la cire, des épices, qu'ils achètent ordinairement aux foires (4) ; les autres tiennent des objets de luxe et de toilette : écrins dorés ou de cuir bouilli, coffrets de mariée, couverts de velours (5), ceintures d'argent (6), de cuir ou de suie
(i) Nom d'un vêtement qu'on rencontre assez fréquemment.: « Me » bonne rauche et ung madonnet de cotton et tout le remanant de » mes covrechiez et rauches » (Test, de 1430). «Une rauche de kotton » à petit créteal, une autre à grand créteaulx brisiés » (Test, de 1437).
(i) Cf. Bormans, Le bon métier des tanneurs, dans le Bull, de la Soc. de litt. wall. , t. V , p. 295.
( s) Cette manière d'envelopper les cordouans et, en général, tout ce qu'on chargeait sur des sommiers, était fort en usage à cette époque (Cf. Meyer, Aach. Gesch., p. 382).
{i) Cf. Chartes et privilèges des métiers de Liège, t.. II, p. 33; Ord. de la princ. de Liège, lrc série, p. 499.
( ;.) « Ung coffre de mariée covert de wailheweal » (Test, do 1 137).
(r,) « Lequel calisse je vuilhe avoir fait, de uni coroie d'argent à ehaynette » ( Test, de Cath. Chabot, de 1135).
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ferrées d'argent, couteaux avec gaines, bourses de velours ou de sanguine, patenôtres d'ambre ou de corail (1), man- chettes de damas garnies d'argent (2), couvre chef ordi- naires et chapels de drap d'or (3), soieries, gants, chausses (bas) et, en général, tous les articles de quincaillerie et de mercerie. Nous nous arrêtons longtemps à examiner ces intéressants bibelots et , pour ne pas sortir les mains vides, j'achète des tablettes à écrire, de fabrication pari- sienne, que je compte offrir à une belle dame dont je tairai le nom (i).
Nous nous dirigions vers la montre d'un orfèvre, lorsque notre attention fut attirée par un bruit métallique s'échap- pant d'une huche à triple serrure, garnie d'une puissante armature de fer. C'est le comptoir d'un changeur, bourgeois notable de la cité. Il est occupé à ranger par catégories des petits sacs d'or et d'argent, en y attachant des étiquettes de plomb marquées de figures de monnaies et munies de
(i) La bourse ou aumônière était généralement suspendue à la ceinture, de même que les patenôtres et le couteau , quand ces der- niers objets ne se trouvaient pas dans la boni se. « Une roige coroige » de cuyer légière elawé d'argent à tout le cuteal à manche de » ciprès fereit d'argent » (Test, d'un chapelain de Sl-Pierre, 1432). « Le coroie de ung de tessut de soye clauwêe d'argent doreit auvecque » une patenostrez de coral » (Test, de Jacob de Fouron , 1436). « Une coroie d'argent sur ung verd texhut de soye à tout une bourse » de walheweal » (Test, de Marie de Meffe, 1437).
(2) « Ma rauche auvecque les manchettes batue d'argent de roige » drap de damas » ( Test, de 1431).
(3) Eu 1437, Marie de Limont laisse « ung doble covrechiet, » ce qui ne peut guère s'entendre que des hennins à cornes, dont les femmes se coiffaient à cette époque. En 1119, Jean, sire de la Hochette . veut que son « chapeal d'or todis demeure aile maison « délie Roiche. »
(i) Chacun a pu voir, à nos expositions rétrospectives, les curieuses tablettes à écrire du musée de Namur. en dernier lieu reproduite dans Y Art ancien en Belgique , planche XIV.
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broches (l). A coté de lui se trouvent un trébuchet et des firtons (poids monétaires), un registre contenant les cris des monnaies avec leurs empreintes (2), ainsi que d'autres livres dans lesquels il inscrit ses diverses opérations : change des espèces sonnantes, payement ou délivrance de lettres de change et prêts sur gage (3). Le champ de foire doit être pour son commerce une terre de bénédiction.
L'orfèvre chez qui nous nous arrêtons, est en train de faire admirer à une noble dame un chape! semé de perles fines et un collier, tous deux garnis de cinq fermaux (agrafes, fermoirs) d'orfèvrerie, qu'il doit livrer à la femme d'un échevin de Liège (4). Dans sa huche ouverte, on aperçoit des cbaîneltes de col en or, pour les daines, des anneaux de mariage, des verges (bagues) ornées d'un diamant, d'une émeraude ou émaillées d'une unicorne (licorne), des signets (cachets) prêts à recevoir la gravure et quantité d'autres bijoux en or (s).
Notre orfèvre a laissé dans sa boutique sa riche argen- terie d'église, mais il est particulièrement bien assorti de vaisselle. Outre les aiguières et les grands pots d'argent, qu'on ne manque jamais de faire armoyer (6), il a eu
(i) Voy. R. Serrure, Bulletin de numismatique et d'archéologie, t. V, p. 156.
(-2) Cf. A. Blanchet, Le livre du changea- Duhamel, dans la Revue numismatique (française), 1891.
(.-) Henaux, Les banquiers liégeois au XIVe siècle, clans le Bull, de rinst. arch. liég., t. III , p. 313.
(i) « Me chapel de pierle à tous les chinque fermas... me goleet à » tout les chinque fermas d'or qui y sont » (Test, de Cath. Chabot, veuve de Renier de Bierset, échevin de Liège, 1435 ).
(s ) «Une petite verge d'oir que je porte, à tout ung plat dyamant... » une aultre petite verge d'oir que je porte, à tout une émerade » (Ibid ). « L'aneal d'oir dont son peire moy sposat » ( Test, de 1420 ). « Une verge d'oir esmaillée d'une pièce d'unicorne » (Test, de 1431 ). « Mon signeit d'oire » (Test, de 1438).
(fi) «Un ayweroul d'argent, armoyés dez armes de j .dit Benne-
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soin de se munir de pièces moins importantes, telles que coupes d'argent doré, hanaps unis ou frêsés (grêlés), tasses d'argent (1), godets, cuillers et ces petits gobinets (gobelets) ou seilles (seaux) d'argent entrant l'un dans l'autre (2), qui conviennent si bien pour être donnés à l'occasion des fêtes de famille. Rien à craindre, d'ailleurs, au sujet du titre de l'argent : toute pièce doit porter la marque du poinçon que, chaque année, le maïeur confie à un prud'homme assermenté du métier (3).
Votre bourse n'est-elle pas assez bien garnie, vous devrez vous rabattre sur la vaisselle d'étain ; cela fait encore très bon effet sur un dressoir et meuble bien la cuisine. Il y a sur la foire des potiers d'étain, du métier des fèbvres de Liège, qui débitent force goffes (bols couverts), écuelles , doubliers (plats, assiettes), pots, demi-setiers (4), sasirons (salières couvertes) (5) , toutes choses qui font l'orgueil des petites bourgeoises et des meschines ou ménagères.
Les pauvres, eux, se contentent de poterie de terre vernissée et de poterie de pierre. Ce dernier article, com- posé de cruches, canettes et pots à bière de toute forme, avec ou sans anses, est débité par les potiers de pierre de
» war... ung po', d'argent de trois pintes ou plus, qui est armoyés » dez armez de jadit Rennewar et des miennez » (Test, de Cath. » Chabot, 1435).
(0 « Quatre hanaps condbt tasses d'argent... ung hanap d'argent freseit»(Test. de 143G).
(2) « Vj petis gobines d'argent qui entrent lune dedens l'autre» (Test, de Jean de la Roche, 1419). » Syez selles d'argent entrant lune dedans l'autre » (Test, de 1432).
(3) De Hemricourt, Li patron del temporal iteit , p. 288, d'après la lettre, aujourd'hui perdue, de l'évêque Adolphe de la Marck.
U) Mesure de capacité pour les liquides et pour les solides: «Unne botailhe de demey stier de sten » (Test, de 1416).
(s) « Dois sasirons à coviercle, là où met seil » (Bormavs, Cartu- laire de la commune de Dînant, note de l'éditeur au bas d'un test, de 1393, t. I,p. 134).
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Châtelet, Pont-dc-Loup et Bouffioulx. Ces industriels n'at- tirent pas notre attention, car leurs vases sont uniformé- ment d'un blanc grisâtre et n'ont pour tout ornement que des bossettes disposées en cercle autour de la base ( i ).
Passons aux ustensiles de cuivre, dont on fait une énorme consommation. Les fèbvres de Liège et ceux de Huy pourraient se disputer la palme dans cette industrie, n'était la présence des marchands dinantais. Les batteurs de cuivre de Dinant passent, en effet, pour les plus habiles de l'Europe et ont amassé de grandes richesses. A l'étal de maître Jean Godissart (2), un chapelain de Saint-Pierre est en train de marchander, non pas un encensoir ou des burettes, mais un grand candélabre à «trois buses » pour sa table; un vinier achète des pois, justes et autres mesures de cuivre ; un mercier, des poids et des balances (.3). Plus loin, un brasseur fait charger par son varlet une chaudière, des chaudrons et des pelles d'airain. Ce qui nous frappe , au milieu de cet éblouissant étalage de cuivres écurés, c'est la variété des bassins, des cruches, (]''<, aiguières ( 4 ), et surtout des cuillères à images en laiton fondu, dont les plus jolies ont le manche tors ou quadrillé , avec un lion accroupi , un pied de biche ou
(1) Van Bastelaer, Les grès it-allons, pp. 66 et. 178.
(2) Batteur de Dinant, en 1404 (Voy. Bormans, ( 'artulaire de Dinant I, 187).
(3) Notez que poids et mesures, avant de pouvoir servir, devaient être « scellés et enseignés de l'enseigne de la Justice de Liège» (Voy. Lettre des poids, de 1341 . dans les Chartes et priv, des bons métiers, t. I. p. 1 Loi nouvelle de 1355 , §S 26 à 28).
(1) «Une gran bachien, unne orchuel (cruche) et une standair » (étalon de mesure)» (Test, de 1416). « Dois plas bachins et ung » bicheroul (sorte de candélabre) de keuvre » (Test, de 1436). c< Ung oirchoul à tutiron et nug à tous... ung bachin de barbier » (Test, de 1137).
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quelque figure d'apôtre au sommet ( l). Tout cela prouve que l'art est populaire, en ce qu'il s'applique aussi bien aux objets de luxe qu'aux objets vulgaires.
Si le bon métier des fèbvres de Liège ne peut rivaliser avec les batteurs Je Dinant, il n'en est pas moins le plus considérable de la cité par ses nombreux ferronniers, dont les produits à bon marché s'écoulent sur la foire. Les uns ne vendent que des clous; d'autres, des ustensiles de cuisine, tels que chaudrons , pots, cramais (crémaillères), trépieds, réchauds, rôtissoires, hastiers (broches), pelles, tenailles, fers à gaufres , etc. (2); d'autres encore, fourbeurs et armoyers, vous fourniront des couteaux, épées, dagues et bâtons de toute espèce ; chapels de fer (3), hausse-cols, cuirasses, cottes de lames dites pansières (4), épaulières, brassards, grèves (armures des jambes), gants, étriers; de sorte que chez eux le gentilhomme, aussi bien que le bourgeois, trouve à se couvrir de fer et d'acier de la tête aux pieds (5).
(1) Le musée de l'Institut archéologique liégeois possède une collec- tion de ces cuillers, la plupart trouvées dans la Meuse, près de Huy, et provenant, selon toute apparence, d'un bateau dinantais ayant sombré dans ces parages.
(2) Plusieurs de ces ustensiles, datant du commencement du XVe siècle, sont encore visibles au musée de l'Institut archéologique liégeois. Le grand sceau du métier des fèbvres de Liège, tel qu'il est attaché à une charte de l'an 1408, représente saint Eloy debout sous un dais gothique , avec le perron à sa droite, des tenailles et un fer à cheval couronné à sa gauche.
(3) Coiffure militaire en forme de cône aplati et à bords, portée surtout par les fantassins pour monter à l'assaut.
(4 ) « A présent, dit Hemricourt {Miroir des nobles, p. 355), cascons » (chacun) est armeis d'une cotte de lier appellée panchire. »
( 5 ) A cette époque , les gens de métier étaient presque aussi bien armés que les hommes de guerre. En 1429, un bouilleur (intéressé dans une houillère) veut que « me houchecoul et mes spallereauz, « me brecheles , me petrine et me panchier revoisent à Anthone le
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Nous n'avons pas tout vu ; cependant la lassitude a fini par gagner nos jambes et la voix creuse de messire gaster commence à se foire entendre. Heureusement que les bevoirs ne manquent pas sur la foire. Celui dans lequel nous entrons est rempli de monde; des bancs (scampnes) et des bahuts de chêne, à l'aspect massif, courent le lo:igdes parois et servent de sièges aux consommateurs; devant eux, des tables reposant sur des tréteaux, sont chargées de hanaps de vin ou de miez (hydromel) et de pots de cervoise. Dans un coin, quelques bruyants jouvenceaux sont fort occupés à trémeler , c'est-à-dire à jouer aux dés. assis sur des pliants autour d'une petite table appelée brelenc. Suivant nos ordres, le winlecke (l) nous apporte du vin de Moselle qu'il vient de tirer d'une buire, une miche livriche (2), des œufs et du fromage, car c'est jour maigre. Après avoir fait honneur à ce frugal repas et réglé notre compte avec le tavernier, nous allons nous divertir un instant aux exercices des histrions et des bateleurs, habitués des châteaux et des foires ; puis nous repassons le pont des Arches pour regagner notre hôtellerie.
» Bolengier mon seroige. » En 1438, c'est un xhohier de Liège qui laisse « une chapeal de fier et une houscoule de fier, une poitrine à » alette, une demie greveclie, une pare de brasseles, une par de » wans de fier et une par de strikehons de fier , un panchier de » fier sens golleir. » Tous ces termes ont été traduits ou expliqués ci-dessus.
( i ) Le winlecke était le garçon de cabaret du temps ( Voy. Jean de Stavëlot, p. 218). Il est classé parmi les ribauds dans les Statuts criminels de 1345, §30.
2) La miche livriche, ainsi nommée parce qu'elle pesait une livre mi deux marcs, était , avec le michot livriche d'un marc, le pain blanc par excellence, celui que les « boulengiers délivrent sur tailles ans » clers et ans botirgois » (Hemricourt, Patron, p. 322). Il en est question dans plusieurs ordonnances, notamment dans le règlement donné aux meuniers et aux boulangers en 1401.
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Avant de terminer cette étude, il convient de dire un mot des changements que les trois derniers siècles appor- tèrent aux foires de Liège. Lorsqu'Erard de la Marck réorganisa la procession de la translation de saint Lambert, le 4 mai 1520, il lit revivre lu seconde foire, qui, du temps d'Adolphe de la Marck, coïncidait avec la même solennité, puis avait été abolie en 1350. La franchise devait, comme toujours, durer trois semaines, dont la deuxième, celle de la vente, commençait le jour de la translation de saint Lambert (28 avril) et finissait avec l'octave de la fête (l). Cependant, en pratique, cette règle ne fut pas rigoureu- sement observée, car les cris du perron de 1500 nous apprennent que, cette année, la franchise commença le 17 avril, et la « franche fête » le 24, pour durer jusqu'au 1er mai ou plutôt jusqu'au samedi 4, si l'on tient compte de la prolongation qui fut accordée. C'était exactement comme à la foire de septembre: mêmes jours du mois, même inter- vention tles « six députés à la foire », même obligation pour les bourgeois de fermer leurs boutiques et de ne vendre qu'à la foire, « aux lieux accoutumés». (2)
Un siècle après, un mandement de Maximilien-Henri de Bavière, publié le 5 février 1003, vint faire table rase de toutes ces anciennes institutions, probablement tombées en désuétude. « Pour accorder, y est-il dit, plus de commodité » et liberté aux marchands, il y aura trois foires franches » l'année, dont la première sera à la saint Simon et saint a Jude (28 octobre), la seconde le vendredy avant la saint » Jean (avant le 24 juin), et la troisième le vendredy avant
(i) Dari-, Extraits du cartulaire de Saint-Laurent, dans les Notices sur les églises du diocèse de Liéije, t. XI, p. 116; Ghapeauville, t. 111, p. 293.
(•2) Grand greffe des échevins, Mandements, reg. 1560-1567, fol. 2 v°.
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» les Pasques Closses (avant lu dimanche qui suit celui de » Pâques), pour durer chacune huit jours, pendant lesquels » les marchands seront affranchis d'arrêts de leurs per- » sonnes pour debtes civiles, sauf celles contractées pen- » dant lesdits francs marchez » (1).
Par un nouvel édit, daté du 30 octobre 1G87, le prince consentit à ce que la foire commençant la veille de la fête de saint Simon et saint Jade, durerait dorénavant quinze jours y compris ses franchises (2). Cette ordonnance , renouvelée l'année suivante par Jean-Louis d'Elderen , est le dernier de nos documents.
Aujourd'hui, « depuis que le règne des privilèges a cessé, >■> dit un auteur moderne (3); depuis que les communica- r> tions ont été rendues plus faciles et plus sûres; que » l'accroissement de la population a favorisé la division du » travail; que les marchands, renonçant à la vie nomade, » se sont mis en boutique et ont pourvu les villes de maga- » sins parfaitement assortis ; les foires ont perdu leurs » avantages et leur influence. On ne voit plus de riches » caravanes visiter successivement toutes les villes, tous » les villages du pays, et y encombrer les places publiques » d'échoppes remplies des marchandises les plus variées ; » tout au plus , aux jours de kermesse , on aperçoit encore » des marchands de pain d'épice et de joujoux, des faiseurs » de, tours de passe-passe et des blagueurs à la barbe longue » et au chapeau pointu , offrant d'une main des chaînes de » chrysocale et de l'autre des brochures socialistes. »
B"» J. de CHESTRET de HANEFFE.
( 1 ) Louvrex, Recueil des édits, t. II, p. 353. (2) lbid, p. 355.
( :-( ) V. Gaillard , Les foires, dans le Messager des sciences Jtisto),it/i(es, année 1851, p. 219.
PRISE DL CHATEAli Î)B HIY
EN 1595 (1).
Pendant que la guerre était engagée entre les Provinces- Unies et le mi Philippe [f d'Espagne, le Prince-Évêque de Liég.\ Ern-sl. de Bavière, avait compris combien il était de son intérêt d'assurer la neutralité de la principauté. C'était une sage mesure, car notre territoire se trouvait exposé à des invasions. A un autre point de vue , les établissements ecclésiastiques (abbayes, monastères, etc.), étaient menacés de pillages, d'extorsions et d'incendie par les troupes protestantes des Provinces-Unies. Il fut donc stipulé que les Hollandais et les Royalistes pourraient commercer dans notre pays , au même titre que les habi-
( i) A consulter : Fisen, Sancta Legia Bomanae Eccleskte Fiîia, etc. Part. II, p. 397 et s. — Mélart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 473 et s. — Gossuaut, Manuscrit. — N. Sommaire historial de Liège (années 153S à 1668). — Traduction de D. Carlos ColomA, Las guerras de îos Estados Bajos, Barcelonne, 1627. — Biographie cambresienne du XVIe siècle. Le capitaine Heraagière par Mr G A. Lefèbvre, Cambrai, 1849, etc.
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tants du pays de Liège; et que les partis belligérants auraient le libre parcours sur notre territoire , mais sans pouvoir exercer le moindre acte d'hostilité ou de mauvais gré dans l'intérieur des villes. Malheureusement , ce traité n'avait d'autre sanction que la bonne foi des contractants, de sorte qu'il pouvait être violé par un capitaine audacieux. C'est ce qui arriva en 1595. Le château de Huy(l) fut l'enjeu d'un acte de perfidie.
Par suite du permis de circuler qui avait été accordé aux
(0 L'emplacement du fort actuel a dû servir de campement romain. (Voir notre notice: Origine de la ville de Huy , annales du Cercle hutois des sciences et beaux-arts. T. II, p. 209 et s.) Mais l'ancien château ne fut probablement bâti que vers l'époque carolingienne. Nous ne partageons donc pas l'opinion de Mélart, qui en attribue la construction à un certain Godart, fils d'Octave, roi de Cologne, de Tongres, de Brabant (???), année 142. Cet auteur ajoute que le fort fut considérablement agrandi par l'empe- reur Antonin. Ces affirmations ne reposent sur aucune base sérieuse. Elles doivent donc être mises au rang des légendes que nous a transmises le moyen-âge. Ce qui est certain, c'est qu'une tour portait le nom d'un comte de Huy, Basin. Deux autres tours furent posté- rieurement élevées, et rappellent, par leurs qualifications : Antioche, Damiette, des souvenirs des Croisades. C'est l'évèque Jean de Flandre qui avait édifié, vers 1288, la seconde. Il avait aussi construit une grande salle, qui subsista longtemps et qu'on appelait la salle de Flandre. L'ouvrage de Mélart, dans lequel nous puisons ces détails, nous apprend que, trois ans plus tard, le successeur de Jean de Flandre, Radulpbe ou Radut, bâtit, à son tour, une autre salle dite ronde. Mais c'est là une erreur. L'évèque qui occupa le siège après Jean, était Hugues de Ghàlons. Enfin , le Prince-Evèque Erard de la Marck apporta de grandes améliorations au château de Huy. 11 fit élever, à l'extrémité vers Namur, une tour à laquelle il donna son nom. En même temps, il priait, en l'an 1507, l'abbé de S'-Laurent de lui envoyer à Huy un religieux, frère Jean Pecks, natif de Looz, pour peindre la chapelle, dite de SS. Corne et Damien, qui se trouvait dans le château. Le religieux se rendit à l'ordre du Prince, et accom- plit le travail qui lui était demandée
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Hollandais, des Wallons et notamment des Liégeois, qui avaient, embrassé la religion protestante et qui s'étaient enrôlés sous les drapeaux des Provinces-Unies, venaient fréquemment jusqu'à Huy. Ils faisaient prétendument des reconnaissances pour s'assurer de la marche des Royalistes. Ils avaient appris que le château- fort de la ville n'était que faiblement défendu. En effet, il n'était gardé que par quelques soldats. Encore, ceux-ci étaient- ils pour la plupart mariés , de sorte qu'ils logeaient souvent hors de la forteresse pour se retrouver au foyer domestique. Leur zèle était aussi attiédi par le retard apporté au paye- ment de leur solde. En vain, le commandant du tort, Thiry de Groesbeeck, qui pressentait le danger d'une sur- prise, avait réclamé près du Chapitre de S'-Lambert un renfort de garnison. Il disait qu'en temps de paix, cinquante hommes étaient nécessaires pour défendre le château, et qu'en cas de guerre, il fallait au moins deux cents soldats pour en assurer la conservation. Il avait été éconduit dans ses prétentions : les chanoines , qui se fiaient à la neutra- lité, avaient répondu que les Hollandais n'agiraient jamais à rencontre dulraité. Le trésorier, Antoine Gorneli, auquel le commandant avait transmis des observations sur le payement irrégulier de la solde , avait aussi éludé la question.
Le gouverneur de Bréda , Charles d'Heraugière, origi- naire de l'Artois (1), connaissait parfaitement l'état d'aban-
(i) Charles d'Heraugière est aussi désigné comme né] à Cambrai. 11 avait épousé Marie de Groenneveld. Il eut de cette union un fds, Maurice d'Heraugière, qui obtint des Etats-Généraux une pension annuelle de 1,000 fl., en considération des services que son père avait rendus à la cause des Provinces-Unies.
Charles d'Heraugière passait pour un des plus fidèles lieutenants de Maurice de Nassau. 5
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don du château de Huy. Méditait- il la conquête de la for- teresse de cette ville, ou bien ce projet fut-il suggéré par un autre ? C'est ce qu'il est impossible de déterminer d'une manière bien précise. Toujours est-il qu'il trempa dans le complot.
Un nommé Hendric Voersen (ou Voers ) , natif de Hasselt , et ancien soldat, fut l'âme de la conspiration. Cet homme habitait Huy. Il occupait une maison en face de l'église de Notre-Dame , et exerçait la profession d'orfèvre. Comme sa demeure avait pour enseigne une écrevisse , on avait donné à cet étranger le sobriquet : Grevesse.
Vers la fin de l'année 1593, ou au commencement de 1594, Voersen, dit Grevesse,se mit en route pour aller trouver d'Heraugière à Bréda. Il rencontra en voyage un sieur Gilles Wits , dit de Muller ou Démolie , brabançon d'origine, et lui révéla qu'il avait une communication importante à faire au gouverneur de Bréda. Comme ce dernier, disait-il, projetait de surprendre le château de Huy, on pouvait le seconder dans son entreprise, en lui indiquant un moyen infaillible de s'assurer la possession de la place. Grevesse reprit le cours de son voyage; mais il fut capluré en route et emprisonné. Toutefois il parvint à s'évader, et arriva enfin à Bréda. Là, il se fit conduire par le même Démolie près d'Heraugière, et eut un long entre- tien avec celui-ci. Le gouverneur de Bréda s'empressa d'écrire une lettre à Maurice de Nassau pour lui faire part de la proposition de Voersen. Le comte de Nassau hésitait à tenter l'entreprise , car elle lui paraissait irréalisable. Et, en effet, le projet de Grevesse consistai! à escalader la tour, dite la Marek. Néanmoins, d'Heraugière, auquel le projet souriait, prit sur lui d'envoyer Démolie , avec une escorte de quatre cavaliers, pour aller explorer les lieux. Inutile dédire que les soldats ignoraient complètement le but du
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voyage. Quand ils arrivèrent à Huy, ils descendirent à l'auberge de l'Homme Sauvage. A l'instant, Démolie et Voersen allèrent rôder autour du fort pour examiner les murailles. Puis, comme il était à craindre que les cavaliers devinassent le motif de cet arrêt dans la cité , Démolie les conduisit à l'aventure entre Marche et Namur ; d'où il les ramena vers Bréda , en les faisant passer par Chockier et Tongres.
Environ trois semaines ou un mois après cette course, Voersen fit savoir à d'Heraugière que la hauteur de la tour la Marck était de soixante pieds. Un certain temps s'écoula ; puis, le commandant de Bréda envoya Gilles Démolie, sous l'escorte de quatre soldats, pour se rendre un compte exact des lieux. Démolie s'installa avec son escorte à l'auberge de la Porte rouge, à Huy, et eut une conférence avec Voersen, dit Grevesse. Démolie ne cacha pas que l'escalade de la tour lui paraissait pres- qu'impraticable ; car on s'exposait à attirer l'attention d'une sentinelle. Il opinait pour chercher un autre accès. Après quelques pourparlers, Démolie prétexta à ses soldats qu'il avait une affaire à traiter avec Voersen et qu'il viendrait les rejoindre le lendemain. Il se dirigea à pied, avec Grevesse , par la porte de Sl-Germain, vers le rivage de Statte. Là, ils traversèrent la Meuse pour aborder à Ahin, et s'acheminèrent jusqu'au pied du château. L'examen de la tour la Marck leur donna la certitude qu'une ascen- sion, au moyen d'écbelles , était irréalisable. Alors ils regagnèrent la ville, en suivant le même trajet. Comme la mission du sieur Démolie était terminée , il partit le lende- main avec ses soldats. Le retour à Bréda ne s'opéra pas sans difficulté , car la petite troupe fut assaillie par une milice du Prévôt de Brabant. Après une lutte , dans laquelle un des suivants de Démolie fut tué, les autres purent regagner Bréda.
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Quoique d'Heraugière eût été ébranlé par le récit de son envoyé, il ne persista pas moins dans l'idée de suivre le plan de Grevesse. Il lit construire une échelle de la hauteur indiquée; mais, après en avoir fait l'essai au château de Bréda, il reconnut qu'il serait impossible de la dresser sur un espace de terrain trop resserré. Ensuite, il ordonna de confectionner une échelle de corde, qu'il appliqua contre une haute muraille (î).
Pendant ce temps, Grevesse avait trouvé un autre moyen de tenter l'aventure. Il fit part de ce nouveau projet à d'Heraugière et réclama une entrevue. Le commandant se mit en route avec Démolie pour Anvers, et trouva son com- plice Voersen. Celui-ci expliqua qu'il s'était introduit dans la forteresse, en promettant deux faisans au gouverneur de Groesbeeck ; qu'il avait remarqué, près delà salle de Flandre, une fenêtre non garnie de barreaux de fer, et pre- nant jour du côté des encloîtres de l'église de Notre-Dame; qu'une maison de chanoine était à louer au pied de la mon- tagne , et qu'en disposant de cette habitation, on pourrait facilement parvenir à la croisée. Au surplus, ajoutait Voer- sen , il se proposait de visiter plus attentivement les lieux, lorsqu'il porterait les faisans à Thiry de Groesbeeck. D'He- raugière doutait encore du succès de l'entreprise , car il lui semblait difficile de monter les échelles. A la fin , ses appréhensions furent dissipées par l'assurance que Grevesse lui donna à cet égard (2).
(i) D'après Gossuart, l'échelle de corde aurait été, en ce moment, commandée à Bréda par Voersen. Nous avons préféré suivre l'opinion de Mélart, qui était contemporain de cet événement, et qui, par suite, ;i connu, mieux que tout autre, les incidents du complot.
(-2) Gossuart prétend (pie d'Heraugière est venu lui-même ;'i Huy pour explorer les lieux ; mais nous ne trouvons point la confirmation de ce fait dans le récit de Mélart.
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Sur ce, d'Heraugière fit escorter Voersen pour protéger son retour.
Un devoir s'imposait : c'était d'obtenir l'assentiment du comte Maurice de Nassau. D'Heraugière se chargea de ce soin. [1 représenta à Maurice l'importance de la prise du château de Huy. Par cette position, ou protégeait les fron- tières de la Hollande ; on assurait les communications avec les Français et, notamment, avec le comte de Turenne, qui se trouvail alors à Sedan; on tenait en échec le duché de Luxembourg el le comté de Namur; enfin, on pouvait frapper de contributions ces deux pays, tant pour l'entre- tien des troupes que pour les besoins de la guerre. Maurice de Nassau serendil à ces raisons, el l'entreprise fut résolue. De suite, d'Heraugière fit mander Voersen. Il lui recom- manda le secrel le plus absolu, lui donna l'ordre de prendre à bail la maison du chanoine, et l'engagea à préparer des échelles. En même temps, il lui remettait une somme d'ar- gent pour les premiers frais.
Dès sou retour à Huy, Voersen loua la maison qui avait ap- partenu au chanoine Winne et qui était alors possédée par le chanoine Gaën II prétexta que sa demeure était incom- mode pour le nouveau commerce qu'il se proposait d'en- treprendre. D'après son diiv, il allait faire le trafic do draps à la commission pour un marchand d'Anvers. Et, en effet, il recevail des colis, mais qui venaient de Bréda, et qu'il f. lisait transporter, par charrettes, de S'-Trond à Huy.
Une dernière entrevue eut lieu entre lui et d'Heraugière, à Bréda. Le commandant lui promettait, de la part du comte de Nassau, un don de 8,000 florins, plus, une pen- sion annuelle de 000 florins (l). A dater de ce moment, Voersen, dit Grevesse, fréquenta
(i) Lors de ce voyage, Voersen se fit. enrôler dans les troupes de d'HerauLrit-re pour participer à la solde.
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plus que jamais le château de Huy. Il s'était insinué dans les bonnes grâces du gouverneur et lui vendait du drap, ou d'autres étoiles, pour son ménage. En unmot, il était devenu le commensal de Groesbeeck. Il profita de cette familiarité pour explorer l'intérieur de la forteresse et constata que deux fenêtres, non grillées, pouvaient être escaladées. Mais il fallait, pour cela, grimper à l'aide d'échelles ordinaires, et se hisser ensuite au moyen d'échelles de corde jusqu'aux embrasures. Comme surcroît de précaution, il mesura la hauteur avec un fd à plomb,
Immédiatement après , une double échelle de corde , longue de quarante pieds, fut fabriquée à Bréda. Elle était munie d'échelons en bois et permettait à deux hommes dé- monter de front. Voersen s'était encore transporté à cet effet à Bréda. Il fit emballer cet engin dans un tonneau, et envoya quérir ce colis avec d'autres marchandises à Sl- Trond.
Le secret était si bien gardé , que personne ne conçut le moindre soupçon. Cependant, d'Heraugière commençait à s'impatienter du retard apporté à l'exécution de l'entre- prise. Il envoya son page, Jean Haluin, pour s'enquérir des faits et gestes de Voersen, Le page s'était costumé en fac- teur de marchand , et se disait envoyé par le marchand d'Anvers. Son accoustrement, dit Mélart, était de noire fustaine. Voersen, dit Grevesse, retint Haluin pendant quatre ou cinq jours, lui parla du projet et lui montra la maison louée. Comme il ne fallait pas donner l'éveil, Voersen engagea le prétendu facteur à fréquenter les églises , pour assister aux offices et aux prédications.
Enfin , le jour fut fixé. Voersen avait tout préparé , et emprunté deux grandes échelles appartenant , l'une à l'hôpital et l'autre à la halle aux grains. Comme motif de cet emprunt, il disait qu'il allait faire blanchir la maison du chanoine Gaën. Même, il était entré en pourparlers avec
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plusieurs maçons, pour discuter le prix du blanchiment. La double échelle de corde était déballée , et un tonneau de cervoise attendait dans la cave l'arrivée dos soldats.
Une troupe de 31 hollandais, commandée par Wits, dit Démolie, partit de Bréda. Dans le nombre, on comptait deux sergents et deux caporaux. Démolie était intéressé person- nellement au succès de l'entreprise; car on lui avait promis, en cas de réussite, une promotion au grade de sergent- major. Tous, sauf le chef, ignoraient le but de l'expédition. Démolie laissa, le vendredi 3 février 1595, 26 routiers à Waremme, et arriva avec les autres à Huy. Après avoir installé ses compagnons à l'auberge de l'Empereur, il alla s'assurer si tout était prêt pour l'exécution du projet. Le lendemain, il remontait à cheval et se rendait à Waremme pour en ramener le gros de la troupe. Dès qu'il fut de retour à Huy, il dissémina les nouveaux arrivés dans trois hôtel- leries : du Cheval Blanc, du Mouton d'Or et du Pot d'Etain.
Le même jour, samedi 4, après avoir soupe et payé l'écot, les soldats quittèrent leurs auberges. Ils faisaient entendre et croyaient de bonne foi qu'ils allaient se mettre en route pour rejoindre les troupes du roi de France, du côté, de Sedan. Ils embrassaient, disaient-ils, la défense du monarque français, que le roi d'Espagne voulait éloigner du trône sous prétexte d'hérésie. Et comme les issues de la ville de Huy devaient être fermées, ils espéraient, grâce à une pièce d'argent, que le gardien de la porte S'-Denis leur livrerait p.iss.ige. Donc, jusqu'à ce moment encore, la troupe de Démolie ne connaissait pas le véritable motif de son départ de Bréda.
Au lieu de diriger les soldats vers le Condroz, Démolie les conduisit dans la maison de Voersen. Après y avoir séjourné pendant deux ou trois heures, ils furent emmenés en trois brigades, dans l'habitation du chanoine Gaën. Le complot leur fut alors dévoile. La nuit paraissait seconder le dessein,
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car l'obscurité était très profonde. Sur le conseil donné, les soldats ôtèrent leurs souliers. Puis, entre dix et onze heures du soir, ils dressèrent les échelles de bois et montèrent sur le rocher. Une difficulté restait à vaincre : il fallait attacher l'échelle de corde à l'aide de crochets à une croisée du château. Après une première tentative qui ne réussit pas et qui faillit décourager les assaillants, Hendric Voersen parvint à son but. Il fut suivi par Démolie. Après avoir fracturé la targette de la fenêtre et assuré l'échelle, il fit entrer 25 à 28 soldats dans la place. Les conspirateurs avaient eu soin de se munir de vivres pour plusieurs jours, car ils devaient attendre l'arrivée d'Heraugière. Ils avaient aussi pris la précaution de cacher les échelles de bois dans les ronces et les broussailles.
Quand ils furent réunis dans une chambre, près de la chapelle de SS. Gôme et Damien, ils résolurent de se tenir cois jusqu'au jour; c'est-à-dire jusqu'au moment où le gouverneur et les gens du château se rendraient à l'oratoire pour assister à la messe. Et, en effet, le 5 février était un dimanche.
Malheureusement, une vieille servante passa par là. En voyant ces inconnus, elle poussa un cri d'alarme. Aussitôt, les soudards se précipitèrent sur elle , lui mirent la dague sur la gorge et la menacèrent de la tuer si elle ouvrait encore la bouche. La vieille fut garrottée et mise dans l'impossibilité de faire le moindre mouvement. Peu de temps après, une jeune fille s'aventura encore de ce côté. A la vue des soldats, elle cria : aux armes ! et voulut s'enfuir. Les étrangers la poursuivirent, l'arrêtèrent et la lièrent également.
Ces deux alertes décidèrent les assaillants à agir sur-le- champ. Ils firent irruption dans la chapelle, saisirent le prêtre qui allait célébrer la messe, le dépouillèrent de ses vêtements sacerdotaux ; puis firent prisonniers le gouver-
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neur, sa femme, sa fille, des domestiques et autres habi- tants du château. Tous furent garrottés et enfermés dans les souterrains. Les soldats étrangers profilèrent de l'occasion pour voler à Mlle de Groesbeeck la chaîne d'or et les autres bijoux dont elle était parée. Ils se firent remettre les clefs de la forteresse et ouvrirent la porte aux compagnons qui n'avaient pu escalader la fenêtre. Ceux-ci avaient eu soin de se costumer en paysans, et portaient ostensiblement de la volaille ou du gibier, pour faire croire qu'ils voulaient l'offrir en vente au gouverneur.
Voersen s'empressa alors de quitter le château avec un soldat, pour aller annoncer le succès de l'entreprise à d'Heraugïère, qui s'était mis en route avec un corps d'armée. Il prit un chemin détourné, c'est-à-dire par Ahin, traversa la Meuse, et fit seller deux chevaux qu'on avait laissés, l'un à l'hôtellerie du Loup, l'autre à celle de l'Empereur (rue Entre-deux-Portes). Pendant ce temps, les soldats mettaient tout au pillage. Us fracturaient les coffres, que des nobles, des gens d'église et des bourgeois avaient déposés au château, avec ce qu'ils avaient de plus précieux (l).
Sur ces entrefaites, deux soldats de la garnison du fort, qui étaient sortis de grand matin pour assister à l'office de la messe et pour vaquer à quelques affaires particulières, remontaient vers dix heures pour rentrer. Ils furent tout surpris de voir qu'on n'ouvrait pas la porte du château. A la fin, un nouveau portier se présenta à une fenêtre et leur ordonna de détaler, en les menaçant de tirer sur eux. Il ajoutait que la forteresse avait changé de maître. C'était une grave imprudence de sa part; aussi, fut-il vertement
o) C'était l'usage à cette époque de porter, en temps de guerre, dans les greniers des églises et dans les lieux fortifiés, la vaisselle, les bijoux, etc.
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réprimandé par ses compagnons d'avoir ainsi révélé le secret de la prise de la place.
Aussitôt, les anciens gardiens du château redescendirent en ville, et contèrent à qui voulait l'entendre que le château était passé en des mains étrangères. A ce moment, les bourgeois sortaient île l'église collégiale, où ils avaient entendu le sermon d'un récollet, frère Jean Hermanni. Dans le principe , personne ne voulait accorder créance au récit d'un événement aussi inattendu. Mais, à la fin, il fallut se rendre â l'évidence. Alors, il y eut un affolement général parmi la bourgeoisie. Les habitants criaient : aux armes ! Les uns couraient vers les portes de la ville, les fermaient et y établissaient des gardes. D'autres discouraient sur la place publique. Enfin, les gens peureux, les femmes et les enfants parlaient de quitter la cité.
Il était cependant important de savoir à qui on avait affaire. Quelques bourgeois s'acheminèrent dans ce but vers le château. Mais les réponses des étrangers furent contradictoires. Aux uns, ils offraient, pour toute explica- tion, de leur donner de la boisson. Aux autres, ils diffé- raient la justification de l'envahissement de la forteresse, jusqu'à l'arrivée du nouveau commandant. Enfin, à ceux qui paraissaient incliner pour le parti des Provinces-Unies, ils disaient confidentiellement qu'ils étaient hollandais. On ne pouvait donc pas se fixer positivement sur la nationalité de ces étrangers.
Pendant ce temps , le Conseil de la ville s'était réuni d'urgence. Les Bourgmestres en exercice , Henri de Pailhe et Abraham de Hamoir, présidaient l'assemblée. La réso- lution du Conseil fut énergique. Comme la nouvelle gar- nison du château paraissait peu nombreuse, on décida de tenter une attaque et de déloger les aventuriers. Tout en délibérant, on mandait aux habitants du Condroz d'accourir au secours de la ville, et on envoyait des exprès au Prince- Evêque de Liège.
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Les Hollandais avaient prévu que la cité ne se rendrait pas sans coup férir. Pour tromper les bourgeois, ils arbo- rèrent des drapeaux blancs sur la tour d'Antioche (à l'angle du château) , et sur celle de Basin ; puis, ils défilèrent, au nombre de vingt-sept ou vingt-huit, sur la galerie, que protégeait du côté du marché un grillage en fer. Leur but était de faire croire qu'ils appartenaient à la nation française et qu'ils attendaient du renfort. Par cette manœuvre , ils voulaient engager les bourgeois à faire bonne garde du côté de la France et à négliger les accès du côté de Statte, ainsi que de la montagne d'Erbonne , par où les troupes d'Heraugière devaient arriver.
En vertu de la décision du Conseil, les bourgeois établirent des postes de garde, pour s'opposer à l'entrée de corps d'armée étrangers. Puis, ils tentèrent de reprendre le châ- teau. Ils essayèrent de démolir le pont qui conduisait à la forteresse et de brûler la porte extérieure. Mais les Hollandais opposèrent une vive résistance. Ils tiraient des coups de mousquet sur les assaillants, et leur jetaient des pierres du haut des murailles. Un jeune gentilhomme, Godefroid de Barré, fils du seigneur Barré Surlet, qui combattait parmi les Hutois, fut victime de son dévouement à la patrie. Comme il visait de son arquebuse un des étrangers, il fut atteint d'une balle en pleine poitrine et tomba aux pieds de Jean de Brialmont, seigneur de Fraiture. Celui-ci fit transporter le mourant au logis du Noble à la Rose, sur la rive de la Meuse, a l'endroit où la nef marchande de Namur abordait.
Il était inutile de prolonger un assaut qui n'offrait aucune chance de réussir. Aussi les bourgeois se retirèrent-ils dans la tour de Tardevisée (1) , et, de là, tirèrent des coups de feu
(i) Cette tour, qu'on nommait aussi Tardevise , se trouvait sur le prolongement de la montagne vers Ahin.
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sur les ennemis qui défendaient les remparts du château.
Les habitants du Condroz arrivaient dans la ville. Tls étaient conduits par Henri de Grisgnée seigneur de Gri- monster, le seigneur de Celles, le seigneur de Barvaux, Jean d'Ëynatten seigneur d'Abée, Olivier de Saint Fontaine, le capitaine Cabosse etd'autres. Le seigneur de Brus, grand bailli, avait le commandement de ces troupes auxiliaires. En attendant les ordres de S. A. le Prince-Evêque Ernest de Bavière (qui pour lors se trouvait à Liège), on confia à ces milices la garde de divers quartiers de la ville.
Occupons-nous maintenant de la mission dont étaient chargés les envoyés de Huy. Un d'eux , l'échevin Jean de Hey, n'avait pas le physique de l'emploi. Son nez rouge et son air embarrassé lui donnaient l'allure d'un ivrogne. Aussi, quand il fit part de son message à un seigneur de la cour du Prince-Evêque , fut-il rebuté d'emblée. Au surplus, le fait de la prise du château de Huy paraissait tout-à-fait impossible. Le seigneur de Louverval, qui se pro- menait dans l'enceinte du Palais, fut plus crédule et s'em- pressa de rapporter le récit à Ernest de Bavière. Au même moment, arrivait un autre messager de Huy, qui était porteur d'une lettre, adressée par Jean de Brialmont , seigneur de Fraiture et grand mayeur de Huy, au chance- lier Carondelet. l\ fallut alors s'incliner devant la réahté. Le Prince-évêqùe prononça même ces paroles : « Je croy qu'il » est vray ; voilà que les Hollandois violent la neutralité » contre le droict des gens; mais j'en auroy ht raison, et » Dieu ne laissera pas celle perfidie sans punition. »
Ernest de Bavière était un homme de grande énergie. Nous en trouvons la preuve dans ce fait : il voulait monter à cheval pour se transporter à Huy, et veiller par lui-môme à la reprise de la forteresse. Mais son Conseil privé, le Chapitre de Si-Lambert et les magistrats de la cité lui firent entrevoir le danger qui résulterait de son départ. En effet,
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plusieurs bourgeois de Liège pactisaient avec les Provinces- Unies. N'était-il pas à craindre qu'on profitât de l'occasion pour piller les maisons îles gens d'église et des personnes opulentes de la capitale ? Déjà, le peuple se mettait en armes et se disposait à visiter les habitations de quelques suspects. Le Prince se rendit à ces raisons. Il envoya de suite à Huy le seigneur de Louverval pour prendre le commandement des six compagnies de bourgeois. Il lui adjoignit le capi- taine Trouillel avec une autre compagnie, le capitaine Opleuw avec les mousquetaires , dits de Son Altesse, le capitaine Everard D'Ans, et enfin quelques volontaires. Ce renfort arriva à destination, le G lévrier, vers deux heures du malin. Aussitôt, on assembla le Conseil de la ville. Et comme, avant de déloger la garnison du château , il impor- tait d'empêcher tout secours de l'étranger, on divisa la compagnie de Trouillet en deux pelotons , dont l'un élevait surveiller les abords de la porte Sl-Léonard , et l'autre , arrêter toute invasion du côté du Val-Notre-Dame. Ce dernier peloton rencontra la troupe d'Heraugière, et, loin d'entraver sa marche, s'empressa de prendre la fuite vers Huy, en abandonnant un soldat aux mains de l'ennemi.
De Louverval avait fait part au Conseil de l'ordre qu'il avait reçu de prendre le commandement des compagnies bourgeoises. Le grand-mayeur de Brialmont était très heureux d'être déchargé de cette responsabilité. Tout-à- coup, le bruit se répandit que les Français et les Hollandais arrivaient par le Condroz et le Brabant. A celte nouvelle, de Louverval s'empressa de monter à cheval, pour aller, disait-il, prendre, à Liège, de nouveaux ordres du Prince- Évêque. Il abandonnait donc la ville au moment le plus critique. 11 rencontra, entre. Engis et Chockier, un courrier de Son Altesse, lequel était porteur île deux missives: l'une à son adresse, et l'autre pour Jehan de Berlaimont, sei- gneur de la Chapelle. Le Prince ordonnait à de Louverval ,
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au seigneur de la Chapelle, au capitaine D'Ans et aux magis- trats de Huy de détendre courageusement la ville. Il promettait d'envoyer de suite du secours. Nonobstant, de Louverval continua sa course vers Liège, au lieu de rebrousser chemin. Le seigneur de la Chapelle s'excusa à son tour, en disant que sa charge de bailli de Moha le rap- pelait pour donner des ordres à ses gens. Enfin , il ne restait plus que le capitaine D'Ans. Celui-ci alla reconnaître, du côté de la porte de S'-Léonard , les abords du château , puis se transporta au faubourg d'Outremeuse , pour s'assurer de la résistance des deux portes (vers Statte). La première, dite des Aveugles, paraissait très faible; mais on pouvait défendre la seconde, grâce à la grille qui la protégeait. Le départ des cbefs avait jeté le découragement parmi les défenseurs de la ville. L'anxiété des magistrats fut plus complète quand, demandant l'avis du capitaine D'Ans, ils en obtinrent la réponse suivante: « Vous avez le couteau sur la gorge!... Chasteau gaigné... ville perdue! »
Les Hollandais arrivaient à marche forcée. Déjà, le lundi G lévrier, au soir, ils se trouvaient près de l'abbaye du Val- Notre-Dame. Plusieurs capitaines, qui précédaient d'Herau- gière , notamment Voes, Bellifort et d'autres, entraient dans le monastère. Les religieuses, qui croyaient que le Prince- Évèque arrivait au secours de la ville de Huy, avaient mis leurs cloches en branle, et chantaient, dans l'église, un Te Deum en actions de grâces. Grand fut leur étonnement, quand elles apprirent que les étrangers étaient des Hollan- dais. Les chefs étaient réunis dans la salle de l'abbesse, M"10 Catherine de Henri. Comme leurs vêtements étaient trempés par la pluie, ils se réchauffaient à l'âtre , en atten- dant qu'on leur servît le souper. Ils obligèrent l'abbesse à se mettre à table avec eux. A peine étaient-il assis d'un quart-d'heure, que d'Heraugière survint. Il salua M1110 de Henri, s'approcha du foyer pour sécher ses vêtements, puis
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prit place à table. L'abbesse profita de l'occasion pour réclamer une sauvegarde en faveur de son monastère. En galant cavalier, d'Heraugière répondit que son maître, le comte Maurice de Nassau , qui arrivait, disait-il , avec dix mille hommes, respecterait certainement une maison si hospitalière,
D'Heraugière songea alors à envoyer un exprès à Huy, pour sommer les magistrats de livrer la ville. En cas de refus, il menaçait de mettre, après pillage, la cité à feu et à sang. L'abbesse présenta son syndic, François Mélart; mais celui-ci déclina la mission , en disant qu'en sa qualité de bourgeois de Huy, il ne pouvait transgresser son devoir et son serment. Un autre, Davin de Burdinne, invoqua sa nationalité du pays de Namur et s'éclipsa adroitement. Enfin, l'abbesse, qui était pressée par d'Heraugière de lui procurer un parlementaire, insista près de Mélart. Elle lui promit de le garantir contre toute poursuite ultérieure, et le supplia de faire la démarche , ne fût-ce que pour sauver le monastère. Sur cette assurance, François Mélard monta à cheval; mais il ralentissait l'allure de son coursier, car il redoutait d'aller porter un tel message. à Huy.
Après avoir attendu vainement, pendant deux heures, le retour de Mélart, d'Heraugière quitta, avec ses troupes, l'abbaye. Il laissa son infanterie à Stattc et fit avancer la cavalerie jusqu'au faubourg de St-Germain. En ce moment, François Mélart exposait son triste message aux Bourg- mestres. Il leur disait que les Hollandais étaient au nombre de mille à douze cents, et que d'Heraugière annonçail l'arrivée du comte Maurice de Nassau avec une armée de dix mille hommes. Déjà, les gardiens du baloir de S'-Ger- niain avaient aperçu les cavaliers hollandais. A cette nou- velle, des femmes et des enfants, pris d'affolement, se précipitaient vers la viïle. Et comme la porte était fermée, ils cherchaient à s'écouler, tant par le quartier de Sl-Ger- main que par celui de Sl-Pierre.
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Les Bourgmestres opinaient encore pour la résistance. De t'ait, Henri de Faillie avait reçu une lettre de M. d'Yve, commandant de Namur, lequel engageait les Hutois à tenir tète pendant quelques jours à l'ennemi et promettait de venir promptement à leur secours. Toutefois, de Faillie n'avait pas communiqué cette missive à ses collègues.
On donna l'ordre de consolider la porte de la Cou- ronne (î), et de préparer des provisions, notamment de la cervoise pour les défenseurs.
Les deux Bourgmestres furent députés, avec les seigneurs de Brialrnont et de Boiïut , pour aborder d'Heraugière. Disons à leur louange qu'ils reprochèrent au capitaine hollandais la violation du traité de neutralité. D'Heraugière se tira d'affaire par des mensonges. Il prétendit que le comte Maurice de Nassau avait eu vent d'un projet des Espagnols de s'emparer du château de Huy; qu'il avait cru devoir devancer ceux-ci ; que son intérêt lui commandait de s'assurer le passage sur la Meuse pour tendre la main aux Franeais; et que l'occupation serait tout-à-fait momen- tanée. En cas de résistance de la part des bourgeois de Huy, il menaçait encore de livrer la ville au pillage.
Les malheureux Bourgmestres implorèrent en vain un délai de huit jours, pour soumettre le cas à Son Altesse et s'en référer à sa décision. Loin d'accéder à leur demande, d'Heraugière ne leur accorda qu'une heure de délibération.
Le Conseil s'assembla de rechef. D'après l'usage, les Bourgmestres devaient opiner les premiers. Bs voulurent dégager leur responsabilité, en cédant la priorité au capi- taine D'Ans, qui représentait le Prince-Evêque. Mais le capitaine déclina cet honneur. Il en lui de même du grand mayeur de Brialrnont. Celui-ci prétendit être déchargé de tout pouvoir. Mais si ces deux fonctionnaires se tenaient
• (1) Du côté de la Batte.
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sur la réserve , ils exerçaient néanmoins une certaine influence sur la décision du Conseil. En effet, D'Ans main- tenait sa manière de voir, à savoir qu'il était inutile de résistera l'ennemi, puisque le château était pris. De son côté, de Brialmont faisait entrevoir le danger d'un insuccès ; car, en cas d'assaut, on exposait les femmes et les jeunes filles à des outrages de la part de la soldatesque. Enfin, comme l'occupation île. la ville paraissait devoir être tran- sitoire , on pouvait espérer que l'armée ennemie n'exer- cerait aucune mesure vexatoire. Après cette discussion, le malheureux de Pailhe opina le premier. Il consentait à rendre la ville. A l'instant , son avis lut partagé par les autres membres du Conseil, y compris le capitaine D'Ans et de Brialmont.
Aussitôt, les Bourgmestres firent battre le tambour et ordonnèrent aux bourgeois de rentrer dans leurs demeures. Les conditions de la capitulation stipulaient que les pro- priétés des habitants seraient respectées ; que la ville relèverait toujours de l'Empire et de l'autorité du Prince- Evêque de Liège; que les immunités, privilèges et fran- chises seraient maintenus; enfin, que l'exercice de la religion catholique, apostolique et romaineseraitsauvegardé.
Les soldats deTrouillet, les volontaires , et les gens du Condroz quittèrent immédiatement la ville, en se retirant par les portes de Bioul et de S'-Denis (1). Après avoir veillé à l'exécution de ces mesures , les Bourgmestres allèrent saluer, au faubourg d'Entre-deux-Portes, les enva- hisseurs. Immédiatement après la remise des clefs de la porte de S'-Germain, les Hollandais établirent, entre sept et huit heures du soir, un poste de soldats sur le pont de la Meuse, et ce, pour empêcher toute velléité de résistance.
Le 7 février, au matin , d'Heraugière, qui avait passé la
(1) Du côté du Condroz.
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nuit dans une maison du faubourg, fit son entrée avec le gros de la troupe, c'est-à-dire avec son infanterie, composée de 800 hommes. Ceux-ci vinrent se ranger sur le grand marché. Ils ressemblaient plutôt à des brigands qu'à des soldats; car leur équipement avait, depuis la sortie de Bréda, énormément souffert des intempéries de la saison. Us furent logés chez les habitants. Mais quoique d'Heraugière eût assuré que le logement ne dépasserait pas quatre à cinq jours, ils restèrent à charge des Hutois jusqu'à la reprise de la ville. Inutile de dire que les soudards exigèrent une nourriture choisie, de la cervoise et du vin, plus qu'à dis- crétion.
Dans le principe, Charles d'Heraugière fit preuve d'une certaine modération. C'est ainsi qu'il avait voulu confier les clefs de la ville aux magistrats. Mais ceux-ci avaient décliné l'offre, pour ne pas engager leur responsabilité. De plus, le commandant avait, à la date du 8 février , intimé à ses soldats la défense de molester les bourgeois , de profaner les églises, et d'exercer le moindre pillage. Comme, nonobs- tant cette interdiction, les habitants quittaient la cité, il leva le masque. Il ordonna à deux reprises aux émigrés de rentrer en déans les trois jours dans leurs foyers , faute de quoi , leurs biens seraient confisqués. Cette menace fut suivie d'exécution. On enfonça les portes des habitations abandonnées, on fractura les meubles, enfin on enleva les grains et les vivres des absents.
Les églises et les monastères ne furent nullement res- pectés. Mélart cite notamment l'église de S'-Mengold , qui fut dépouillée d'un calice et des vêtements sacerdotaux. D'Heraugière contraignit ensuite les habitants ;'i livrer des provisions, des meubles et du linge pour le château. Les réquisitions consistaient en viande, vin, huib, vinaigre, grains, literies, serviettes, nappes, etc. Les bourgeois ne pouvaient conserver leur mobilier que moyennant rançon.
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Quand ils tentaient de s'évader de la ville , ils étaient déva- lisés et maltraités par des gens qu'on avait apostés hors des portes. Des embuscades de ce genre étaient surtout placées sur la chaussée de Liège, à l'endroit qu'on appelle aujour- d'hui Corphalie.
De son côté, la cavalerie hollandaise faisait des incursions sur les terres du Brabant. Elle arrêta sept charrettes, qui transportaient à Anvers des marchandises de prix, expé- diées d'Italie. Le chargement se composait de draps d'or, de velours, de soieries, d'épiceries, etc. Mélart en estime la valeur à 300,000 florins de Brabant. Quand les pillards voulurent conduire ce magnifique butin à Berg-op-Zoom et à Bréda, ils furent attaqués à leur tour par Antoine de Schets, seigneur de Grobendonck, qui commandait dix compagnies d'infanterie. Il fallut user de ruse pour échapper aux poursuites des vengeurs : les Hollandais se divisèrent en trois pelotons. Mais si deux escadrons parvinrent à se garer de l'ennemi, le troisième n'eut pas la même chance. Les soldats furent tués ou capturés. Deux lieutenants notamment tombèrent aux mains des Espagnols.
D'Heraugière continuait à agir en véritable despote. Il somma les religieux et religieuses des monastères qui se trouvaient dans un rayon de quatre lieues (Neufmoutier, Paix-Dieu, Flône, Val-Saint-Lambert), de venir traiter avec lui au sujet des contributions de guerre qu'il voulait leur im- poser (1). Selon sa menace habituelle, il disait qu'en cas de refus, il mettrait tout au feu et à l'épée. Déplus, il faisait entendre qu'il confisquerait leurs biens. Nécessité fut de se soumettre aux exigences du despote. Seule, Mme Catherine de Henri, abbesse du Val-Notre-Dame, la même qui avait si bien reçu les Hollandais, tarda à payer les contributions; mais elle paya chèrement sa résistance. Elle espérait que v
(i) Le chapitre d'Amay reçut le même ordre.
les Espagnols viendraient déloger l'ennemi de la ville de Huy; et, en attendant, s'empressait de faire charger sur un bateau, à Ampsin (pour Liège), une certaine quantité de grains et de vivres.
Pendant que les serviteurs de l'abbaye convoyaient le transport et soutenaient un combat contre des Bourgui- gnons, qui voulaient, à leur tour, ravir les denrées, cinquante à soixante soldats d'Heraugière arrivaient au monastère pour obliger l'abbesse à payer la contribution. Les Hollandais pénétrèrent par une fenêtre, brisèrentàcoups de marteau les portes et les meubles , frappèrent les per- sonnes qui se présentaient, et exigèrent que l'abbesse, qui s'était cachée, vînt leur parler sur l'heure. Celle-ci dut sortir de sa retraite et se montrer pour sauver la maison. Les soldats la menaçaient de l'emmener prisonnière et de mettre le feu au couvent. Elle dut promettre de satisfaire pour le lendemain aux réquisitions du gouverneur. Mais il ne s'agissait plus de solder seulement la contribution ; celle- ci était accrue des amendes résultant du défaut de paiement. Sur la promesse de l'abbesse , les pillards s'en allèrent, en volant du bétail , des couvertures , des nappes , des ser- viettes, des couvre-chefs, des tapis , etc. Le lendemain, l'abbesse envoya à Huy une religieuse, Mlle de Barchon , sœur du colonel Guillaume de Barchon, qui était au service des Provinces-Unies. Celle-ci invoqua le nom de son frère pour obtenir une modération de la contribution. D'Herau- gière consentit à relever l'abbesse des amendes. Toutefois, il exigea que le principal fût payé en déans les vingt-quatre heures. Et, comme il craignait de mécontenter le colonel de Barchon, il lit restituer à la religieuse les linges qu'on avait soustraits la veille. Même, il en assura, par une escorte, le retour au Val-Notre-Dame.
Le but du capitaine d'Heraugière était d'approvisionner de vivres le château de Huy, car il prévoyait qu'on ferait
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une tentative pour reprendre la place. En même temps, le commandant se mettait en rapport avec le duc de Bouillon (qui se trouvait à Sedan), pour en obtenir du secours. Il espérait aussi que les Italiens, qui s'étaient révoltés contre le roi d'Espagne, feraient cause commune avec lui. Mais les circonstances prouvèrent qu'il ne pouvait compter que sur lui-même. En effet , le débordement des rivières et le danger d'un passage par le Luxembourg empêchèrent le duc de Bouillon d'amener les mille cavaliers qu'il avait promis. D'un autre côté, les soldats italiens avaient fait leur soumission au roi d'Espagne. Enfin, les contributions et les vexations, qu'avaient dû subir les habitants de la Hesbaye et du Condroz , avaient profondément irrité ceux-ci contre les partisans des Hollandais.
Les puissances voisines manifestaient leur réprobation de l'acte posé par Maurice de Nassau. La reine Elisabeth d'Angleterre, le roi Henri IV de France et même les pro- testants d'Allemagne blâmaient sévèrement la conduite des Elats de Hollande. Ceux-ci comprirent alors qu'il était de leur intérêt de s'excuser près du Prince-Evêque Ernest de Bavière. Ils lui représentèrent que leur intention n'était pas de conserver le château de Huy, mais de s'assurer provi- soirement le passage sur la Meuse, et de s'appuyer sur une place forte contre l'ennemi. Ils promettaient de rendre cette dernière après la guerre et prenaient l'engage- ment de respecter les bourgeois. Au surplus , ajou- taient-ils, le Prince-Evêque avait donné l'exemple d'une violation de la neutralité , en permettant aux Espagnols de prendre pied à Berg-sur-Bhin et à Bonn (dans le diocèse de Cologne). Le Prince répondit qu'en principe, on ne pouvait s'emparer du bien d'autrui , que les Hollandais avaient violé le traité, et qu'ils n'étaient pas fondés à se prévaloir du cas cité, puisque l'occupation du diocèse de Cologne s'était opérée contre son assentiment.
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Ernest de Bavière était désireux de reprendre la ville et le château de Huy. Il consacra le mois de février à taire des levées d'hommes. Bientôt, le capitaine Trouillet fut à la tète de cent et dix cavaliers. On mit sur pied neuf com- pagnies de deux cents fantassins, commandées par le capi- taine D'Ans , le seigneur de Haneffe, Miche, le seigneur de Fraipont, le capitaine Verdbois, de Louverval , de Mom- beck (?) et le capitaine Libotte. En même temps, on appe- lait aux armes les hommes valides des bailliages et des bans. Et comme il fallait pourvoir aux voies et moyens , on obtint, contrairement aux refus précédents, le double pécule- sur le vin et la bière. En conséquence , on frappa les vins d'Allemagne et de France d'une contribution de cinq florins , le vin du pays, de vingt patars et la bière, d'un droit de cinq patars ( 1).
Toutefois , avant d'entreprendre la guerre , le Prince- Evêque tenta un dernier moyen de conciliation. Il députa un gentilhomme français, Glaude-Natalis Conrardin, com-
(i) Voici une lettre que le Prinee-Évêque écrivait relativement à ce pécule, avec ordre de le prélever dans la circonscription du bail- liage de Moha :
Ernest esle'u et confirmé Archevesque de Coloigne et Prince- » Electeur ; Evesque de Liège ; Duc de Bouillon ; Marquis de Franci- » mont, Comte de Loz, etc.
» Très cher et féal; Geste sera pour vous mander et ordonner qu'aiez » à publier et faire exécuter et practiquer incontinent nostre ordon- » nance sur la levée de l'extraordinaire gabelle ou pécule avec advis » et consentement de noz Estats et Clergé par nous institué, en et par » nostre quartier de Mohault selon la teneur de noz lettres cy dessus » depeschées, desquelles sont icy joinctes plusieurs copies, pour les » repartir selon le besoing. A tant, très cher et féal, notre Sr Dieu de » mal vous garde. De nostre Cité de Liège, le 14e de mars 1595. » Ernest, etc.
> A nostre très cher et féal Jehan de Berlaymont, Sr de la Chapelle, » notre Souverain Ufticier et Bailly de Mohault. »
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mandeur de Villers-le-ïemple, et Louis de Mirbicht, sei- gneur de Haneffe, drossart de Montenaeken , près d'He- raugièrepour lui demander de rendre la ville et le château de Huy. Le capitaine hollandais répondit : qu'il n'étoit venu de si loi», pour surprendre une telle place et la rendre si légèrement, aussi qu'il ne pouvoit pas, sans l'ordre de ses maistres, ausquels il estoit obligé. Sur cette réponse, le Prince envoya encore le chevalier Charles de Charlire , seigneur de Manyères, pour offrir à d'Heraugière une somme de 40,000 florins de Brabant, à payer au lieu que celui-ci désignerait. Le capitaine, qui était tenace, refusa de rechef de remettre la place.
Les troupes liégeoises , qui formaient un régiment, dont le colonel devait être M. de Berlaimont, seigneur de la Cha- pelle, arrivèrent sous le commandement du capitaine D'Ans, le 7 mars, à Huy. Le capitaine Trouillet attaqua, pendant la nuit, la porte des Maillets (l), à l'endroit dit Tapecul, et. où le ruisseau du Hoyoux se fraye un passage sous la voûte d'un rempart. L'accès paraissait facile pour les assaillants ; car le ruisseau avait , lors d'une précédente crue des eaux, entamé une partie des murailles. En outre, on ne comptait que quatre ou cinq soldats pour défendre la porte. Malheu- reusement, une femme du nom de Maghitton donna l'éveil. Le capitaine Bellifort, écossais de naissance , qui était au service des Hollandais, accourut avec un renfort. Un com- bat fut engagé et tourna au désavantage des Liégeois. Ils furent repoussés avec perte. Plusieurs furent tués, entre autres un jeune homme très valeureux, Tollet de Verdbois. D'autres se noyèrent dans la rivière. Après l'action, on enterra les morts en lieu dit Trawa, qui servait de sépulture aux gens infectez.
Cependant, les habitants de Liège n'étaient pas unanimes
0) Ainsi nommée par allusion aux gros marteaux des forges voisines .
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poui ^e rallier à la cause du Prince-Evêque. Le 8 mars, on distribuait dans la cité des libelles séditieux. Voici le texte d'un de ces écrits :
« Peuple de Liège, où ètes-vous maintenant, quand il » est temps de vous délivrer de la domination des prêtres , » Bourguignons, Namurois, Brabançons et Luxembour- » geois, vos anciens ennemis ; avez-vous oublié les cruau- » tez que leurs ancêtres ont fait à vos prédécesseurs et à » votre ville , laquelle fut bruslée et ruinée avec tout le » peuple ; ne voyez-vous pas l'avarice de vos prêtres , » lesquels , par sainteté couverte et simulée de religion de » vos ancêtres, jouissent des plus beaux biens qui vous » doivent appartenir; et quoy, les avocats, procureurs, » fiscals et sergents, avec la Court de l'official , qui vous » rongent et vous outragent sous ombre de justice ; il est » temps de vous remettre en liberté ; vous voyez son » Excellence le comte Maurice, et ceux d'Hollande qui » vous assisteront, et aussi le duc de Bouillon si l'on en a » besoin ; Huy vous servira de passage par les armes de » ces princes pour vous secourir; n'attendez donc plus, » car vous n'aurez jamais peut-être si belle occasion. Car » voilà l'archiduc Ernest mort (l), les Espagnols sont » chassez de France ut le seront aussi des Pays bas , » s'il plaît à Dieu. »
Ces excitations de la dernière heure restèrent sans fruit, en ce sens que la population liégeoise ne se souleva point. Il devenait urgent d'en finir avec les Hollandais. Ceux-ci , qui prévoyaient un siège, se mirent, sur l'instigation de Voersen, dit Grevesse , à piller tout ce qui restait dans les monastères, les maisons pieuses et les hôpitaux. Ils conti-
(0 Comme nous le verrons plus loin, l'archiduc Ernest d'Autriche, gouverneur général des Pays-Bas espagnols, était mort le 21 février de la même année.
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nuaiënt à approvisionner de vivres le château, faisaient élever une barrière sur le pont de Meuse , muraient des ruelles et renforçaient la défense de la forteresse. D'He- raugière obligeait les bourgeois, en les menaçant de coups de bâton et d'épée, à faire tous ces travaux. Il les employa même, après avoir incendié les combles de la tour Tarda- visée , à démolir cette fortification qui pouvait servir d'attaque contre le château. 11 ordonna aussi la destruction de plusieurs maisons de la rue, dite Neuve -Voie, pour empêcher les assaillants de s'y mettre à couvert. Peu s'en fallut qu'il fit renverser tous les ponts du Hoyoux.
Les malheureux habitants étaient aux abois. Ils cher- chaient à sauver leur avoir et, dans ce but, étaient contraints d'acheter des passeports ou licences. Quant à ceux qui ne pouvaient payer les sauf-conduits , s'ils s'avisaient de sortir par les portes de la ville, ils étaient détroussés et malmenés.
Le Prince-Évêque avait envoyé à La Haye, à Bruxelles et à Paris, des ambassadeurs pour se plaindre de l'injustice commise à son égard. Les seigneurs de Waroux et de. Loncin , qui avaient été députés près des Provinces-Unies, n'obtinrent aucun succès. On les retint sous divers pré- textes, sans leur donner une réponse décisive. Il n'en fut pas de même de prime abord en France. Le chanoine- chancelier , Jacques Carôndelet , et le commandeur de Villers-le-Temple, Claude-Natalis Gonrardin , avaient pour mission de réclamer l'intervention officieuse de Henri IV , aux fins d'obtenir des États de Hollande la restitution de la forteresse et de la ville de Huy. Le monarque français , après avoir rendu hommage audésir du Prince de terminer, plutôt par la conciliation que par les armes, l'incident survenu, chercha à excuser les Hollandais, ses alliés. Il disait que leur intention n'était pas de causer un dommage aux Liégeois, mais de s'ouvrir un passage vers la France.
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Précisément en ce moment, arrivait an courrier qui annon- çait que, sur l'appel faii aux Espagnols, ceux-ci avaient repris la ville de Huy et assiégeaient le château. Le roi montra de l'humeur à cette nouvelle. Il fit entendre que si le Prince-Évêque ne se séparait pas des Espagnols, il serait obligé, de son côté, d'appuyer les Hollandais contre leurs ennemis. C'est avec de telles menaces qu'il congédia les ambassadeurs.
Il est nécessaire maintenant que nous nous reportions en arrière, pour nous enquérir de la manière dont Ernest de Bavière obtint l'intervention année des Espagnols. L'ar- chiduc Ernest d'Autriche, gouverneur général des Pays- Bas, avait accédé à la demande du Prince-Evêque, ou lui avait offert de lui envoyer du secours pour déloger les Hollandais. Dans la seconde quinzaine de février, 4,000 fantassins et 1,000 cavaliers se mirent en marche vers Huy. Ils étaient commandés par le comte de Fuentes, ainsi que par Valentin de Pardieu, seigneur de la Motte et général d'artillerie. Ce dernier devait avoir la direction du siège du château. Quoique l'archiduc Ernest d'Autriche fût passé de vie à trépas (le 21 février), pendant que l'armée d'in- vestissement était en route, elle n'en continua pas moins sa course. Les circonstances paraissaient très favorables à l'entreprise; car, ainsi que nous l'avons dit, la crue des rivières empêchait l'envoi de tout renfort à d'Heraugière. Les troupes espagnoles firent leur entrée du côté de la Hesbaye, forcèrent la porte de S'-Germain, et se répan- dirent dans la petite ville (î), en massacrant environ cent cinquante Hollandais qu'elles trouvèrent sur leur chemin. Ceux qui échappèrent au fer de l'ennemi durent se réfu- gier au château. De leur côté, les Liégeois , sous les ordres du colonel de la Chapelle (lequel était accompagné de cent
( 1 ) Sur la rive gauche de la Meuse.
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cinquante cavaliers), mirent le feu aux portes de S'-Denis et de Ilioul ; puis, après s'être frayé un passage, firent invasion dans la grande ville (i) . Ils tuèrent également les Hollan- dais qui voulaient résister, forcèrent ceux qui s'étaient retirés dans la tour de Sl-Jean-Baptiste d'évacuer les lieux, et ne leur permirent de regagner la forteresse que moyen- nant rançon.
Les Espagnols et les Liégeois déshonorèrent leur pre- mière victoire. Ils pillèrent les maisons des Hutois, ne laissant la liberté aux bourgeois qu'à prix d'argent, et n'esparnans, dit Mélart, ny femmes, ny fille*, ny enfans. Ils brisaient et brûlaient les meubles. Enfin, ils enlevèrent même les ferrailles et les plombs des croisées. Tout ce qui était bon à garder était vendu à Nainur et à Liège. Le Prince-Evèque s'émut de ces déprédations et dut défendre aux habitants de sa capitale d'acheter le butin qui prove- nait de Huy. Il ordonna aussi de mettre fin au pillage.
Les troupes liégeoises et condrusiennes, qui s'étaient accrues au nombre de 3,000 fantassins et 500 cavaliers, avaient reçu l'ordre de placer leur artillerie dans la rue des Hauts -Chênes, en dessous de la brasserie du couvent des Croisiers. Elles y établirent quatre pièces de canon y pour battre en brèche le château. A cet effet, les milices démolirent en partie le mur d'un jardin, en face, pour le transformer en parapet. Le seigneur de la Motte avait, de son côté, fait venir de Maestricht et de Namur , dix-huit pièces d'artillerie, et avait dressé des batteries , tant sur le mont Coru que sur la colline du Maz (2). Il ne restait plus aux Hollandais que la forteresse; car les Liégeois, les Suisses, les Allemands, les Bourguignons, etc., occupaient toute la ville.
(i) Sur la rive droite de la Meuse, (s) Au-delà de la porte de Saint-Denis.
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Avant d'ouvrir le feu, le général assiégeant fit sommer d'Heraugière de rendre le château. La réponse de ce der- nier fut très hautaine. Il fit savoir à de la Motte : « Que si » jamais le canon nel'avoit espouvanté , que ne le f croient 9 aussi des paroles, ny bravade*, cl qu'il ne se rendroit » jamais, s'il ne se croyoit/i ce forcé. »
Le dimanche 13 mars, jour des Rameaux, les batteries commencèrent à donner (î). Mille soixante quinze boulets furent lancés sur le château. Le lendemain 14, le feu continua, mais avec moins de vivacité. Les projectiles avaient en grande partie ruiné les murailles et détruit les parapets. Les assiégés n'osaient presque plus se montrer â découvert, car, à un certain moment, ils avaient compté vingt cinq soldats hors de service, c'est-à-dire tués. En outre , plusieurs avaient été blessés par des éclats de pierre , que projetaient les boulets. C'était la tour de Damiette, qui était la plus exposée au feu des assaillants. Cependant, d'Heraugière continuait à se défendre vail- lamment. Il dirigeait surtout ses pièces contre la batterie des Croisiers(2). En même temps, il faisait tirer des coups de mousquet sur les endroits découverts de la ville ; et jouer des balistes, ainsi que des frondes/ chargées de pierres, sur les toits des habitations. Le seigneur de la Motte fut même obligé de dresser des palissades sur le pont de Meuse et en d'autres endroits, pour protéger les passants
Voyant la ténacité des Hollandais, quelques assiégeants s'avisèrent de monter dans la flèche de l'église de Notre- Dame pour se rapprocher de l'ennemi. Ils pratiquèrent une ouverture, et tirèrent des coups d'arquebuse sur les soldats
(i) Voir Notes complémentaires, I.
{i) On voit encore aujourd'hui sur le mur du jardin de l'ancien monastère les traces des projectiles, qui étaient lancés par les meur- trières du fort.
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qui se montraient , tant sur la tour d'Antioche que sur la plate-forme voisine. Cette ruse de guerre faillit compro- mettre le magnifique clocher du temple; car d'Heraugière, qui voulait venger la mort de plusieurs soldats, avait résolu d'abattre la flèche à coups de canon. Heureusement, il fut détourné de ce projet par de Brialmont qui s'était retiré avec lui dans la forteresse. De Brialmont lui fit observer combien il serait regrettable de détruire une oeuvre d'archi- tecture, qui était presque unique en son genre dans les Pays-Bas. D'Heraugière se rendit à ces raisons, tout en . maugréant contre de Brialmont. Il lui répondit : « Je vois par là, Monsieur, que cous êtes un grand papiste ! »
Quoique le lundi, 14, d'Heraugière eût fait distribuer du vin à ses soldats pour les encourager à la résistance , la lassitude commençait à se manifester dans les rangs. La poudre surtout allait manquer; et, à ce sujet, on peut reprocher à d'Heraugière d'avoir préféré un approvision- nement de vivres à celui de munitions de guerre. L'artillerie des assiégeants avait pratiqué une grande brèche. Les parapets étaient démolis, et les soldats n'osaient plus s'exposer au feu de l'ennemi. Le canon attaquait déjà les galeries intérieures et menaçait les écuries, où se trouvaient quatre-vingts chevaux de prix. Enfin, il n'était plus douteux qu'on ne pouvait espérer aucun secours de l'étranger. Toutes ces considérations engagèrent d'Heraugière à parlementer (l).
Disons, en passant, que le conspirateur Hendric Voersen, nommé Grevesse, avait prévu la fin du siège. En homme prudent, il s'était évadé du château et avait réussi , grâce à une bourse d'or qu'il avait donnée à un Espagnol, à prendre la fuite. C'est ainsi qu'il put se réfugieràBréda(2).
(1) Voir: Notes complémentaires, II.
(2) Cet homme mourut lors de la surprise de Lierre. Il tomba et fut noyé dans l'eau d'un fossé des remparts (1595, nuit du 14 octobre).
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Le seigneur de la Motte consentit à entrer en pourparlers avec d'Heraugière. Celui-ci obtint la vie sauve pour lui et les siens. Ou lui permettait même de sortir du château avec armes et bagages. Le 20 mars, il quitta la place et l'ut conduit, sous la surveillance des soldats de la compagnie de Grobendonck et de quelques autres, jusqu'à mi-chemin de Bréda (1).
Une des conditions de la capitulation était de livrer à la justice du Prince-Evèque de Liège quatre des principaux bourgeois qui avaient ouvert, les portes de la ville aux Hollandais. Le malheureux bourgmestre Pailhe et le sei- gneur de Brialmont se trouvaient du nombre. A défaut de Voersen, ditGrevesse, on s'empara de sa femme, Agnès Goppée, fille de Martin. Toutes ces personnes devaient être mises en jugement. Nous verrons plus loin quelle fut l'issue de ce procès. Pour !e moment, reprenons le cours de notre récit (2).
Ce ne fut pas sans peine que !e seigneur de la Motte fit respecter les stipulations de la capitulation (3). Les assié- geants voulaient massacrer les Hollandais. Ils les qualifiaient de voleurs. De la Motte confia la garde du fort à trois com- pagnies d'infanterie, et continua à occuper la ville jusqu'à ce que le Prince-Évèque eût envoyé de l'argent pour la solde et l'entretien des troupes (4). Quand la somme fut remise, de la Motte quitta la ville avec son armée. Néan- moins, il laissa dans la forteresse les trois compagnies sous le commandement de Verdugues (5). Comme on le conçoit,
( 1 ) D'Heraugière fut vivement blâmé en Hollande d'avoir rendu si promptement le château de Huy. On lui reprocha notamment de ne pas s'être muni de provisions de guerre.
(2) Voir Notes complémentaires III.
(3) Voir Idem IV.
(4) Voir Ideni V. (s) Voir Idem VI.
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cette garnison étrangère pesalourdemenl sur la bourgeoisie.
Elle ne cessait d'inquiéter et de molester les habitants (1).
Le Prince-Evêque fit beaucoup d'instances pour obtenir la remise du château en sa possession. Le nouveau gou- verneur général des Pays-Bas espagnols ne voulait pas entendre raison. Il prétextait que la forteresse avait été conquise sur les ennemis de son maître et que, par suite . elle n'était pas sujette à restitution. A titre de condescen- dance , il exigeait d'Ernest de Bavière que le château fût toujours gardé par une garnison de cent hommes, et que la nomination du gouverneur fût , au préalable , soumise à l'agréation du roi d'Espagne. A la fin, le Prince-Evêque eut recours k un moyen qui, à cette époque, était infail- lible : il fit distribuer des présents aux membres du Conseil du gouverneur général. Grâce à cet expédient, le château fut , le 8 juin 1595 , abandonné par les Espagnols et occupé par 200 Wallons du Pays de Liège, sous le com- mandement du sieur de Loën, lieutenant du gouverneur, baron de Groesbeeck. Mais, à peine lesEspagnolsavaient-ils, depuis deux heures, pris la direction de Namur, qu'ils reçurent un ordre du roi d'Espagne de ne pas rendre la place. Ce mandement leur arrivait trop tard !
Le seigneur de Brialmont de Fraiture fut longtemps détenu en la Basse-Sauvenière, à Liège. Il était gardé à vue par des gens de Son Altesse, et devait payer leurs dépens. Le procès qu'on lui intenta ne révéla que deux faits à sa charge : 1° Il avait berné des procureurs de Liège en les invitant, pendant que les Hollandais étaient maîtres de la ville de Huy, à venir clans celte localité pour y recevoir de l'argent ; il avait dit, en plaisantant, qu'on y (omit pleine foire, 2" il s'était réfugié, pendant le siège, dans les murs du château. Certes, de Brialmont n'était pas plus excusable
(i) Voir : Notes complémentaires , VII et VIII.
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que le bourgmestre. Pailhe. Mais comme, par sa position, il jouissait d'an grand crédit, on abandonna les poursuites.
Pailhe fut moins heureux. Son crime consistait unique- ment à ne pas avoir dévoilé que le lieutenant d'Yve, de Namur , lui avait écrit de tenir la ville de Huy , en promet- tant d'arriver à son secours avec quatre cents mousque- taires, en déans les vingt-quatre heures. Le bourgmestre fut condamné à mort. On le fit monter sur l'échafaud du marché de Liège, et le bourreau lui trancha la tète.
Agnès Goppée fut aussi exécutée. On l'accusait de ne pas avoir divulgué le complot ourdi par son mari Voersen. En vain, cette femme s'excusait en invoquant sa qualité d'épouse, qui ne lui permettait pas d'inculper son conjoint. On n'eut pas égard à ces raisons. Elle fut pendue et estran- glée sur la même place, en présence d'un grand concours de monde. Cette femme montra , dit Mélart, une bonne repentance. D'autres bourgeois de Huy furent également mis à mort, non pour avoir conspiré, mais pour avoir pris le parti des Hollandais. Ou cite notamment les sieurs Jennin, Maturlin, Adrian, et gens de semblable farine, gueutissants . (l). Il en fut de même d'un messager de Bréda, que des paysans avaient arrêté, lorsqu'il portait à d'Heraugière des lettres cachées dans le creux d'un bâton.
En 1597, Démolie, ou Millier, ou Wits , était prisonnier à Namur (2). Le Conseil privé du Prince-Evêque envoya une commission rogatoire pour le faire interroger, sur le point de savoir si d'autres habitants, ou soldats de Huy, avaient trempé dans la conjuration. Démolie répondit que la conspiration avait été tramée à l'insu de tous. Nous ignorons quel fut le sort de Démolie.
Malgré une affirmation aussi positive de Démolie, la ville
(i) Mélart, page 502.
( -i) Il avait aussi pris part à la surprise de la ville de Lierre.
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de Huy fut privée de ses libertés et de ses, privilèges. C'était certes une décision inique ; car, loin d'avoir méconnu l'au- torité du Prince-Évêque, elle avait souffert énormément de la trahison des Hollandais. On frappa donc des innocents, à défaut de coupables !
Le Prince-Évêque Ernest de Bavière , mécontent de n'avoir pu sévir contre Charles d'Heraugière, chercha à lui nuire dans l'esprit des membres des Etats Généraux de Hollande. Il leur communiqua une lettre, qui avait été interceptée, et dans laquelle le capitaine s'exprimait en termes discourtois contre les États. Cette manœuvre engagea d'Heraugière à donner encore une preuve de son dévoue- ment à la cause des Provinces-Unies. Il choisit la petite ville de Lierre comme théâtre d'un nouvel exploit (1595).
Mélart dépeint d'Heraugière de la manière suivante : « Luy, homme de moyenne stature, ou plustost de riche » taille, ayant les yeux estincelans, et la barbe noire, point » grande , et le nez rouge , comme s'il eust quelque defect » au foye , du reste assez d'un beau port , fin et bien » disant ( i). »
Voici le portrait que le même auteur fait de Henri Voersen , dit Grevesse : « mais avant de passer outre j'ay » voulu icy dépeindre et crayonner sa posture et phisiono- » mie, l'ayant veu en mon adolescence plusieurs fois , et le » regardé pour un homme de mauvaise conséquence, et » expectation : mais qu'est-ce que l'on devoit attendre de » luy de bon, qui avoit esté accusé et convaincu de falcili- » cateur de monnoye , et de rongeur d'argent , et prins
( i ) Page 4S9.
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» pour tel ; tant qu'il méritoit la corde , laquelle il rachetta » par une bonne somme d'argent, possible de tout son » vaillant, dont il se seroit délibéré pour redresser ses » affaires, à ceste noire et periide meschanceté et entre- » prinse. Il estoit homme de haute et gresle stature et » corpulence , ayant les yeux noirs et petits, la barbe » assez rare de poil, relevée en moustache, la teste longue, » et mal faite, le nez sinon camus, au vray plat et rocoigné, d en fin en grand et petit volume , un homme qui repré- y> sentoit plustôt la meschanceté , que le pourtraict de » quelque bonté, (l). »
Jules FRÉSON. (0 Page 502.
NOTES COMPLIMENTAI KES.
I. Il est certain, d'après la correspondance du Prince- Évêque Ernest de Bavière, que celui-ci ignora, jusqu'au *25 mars, la marche des opérations du siège. Le colonel des troupes liégeoises, Jehan de Berlaimont, seigneur de la Chapelle, était trop préoccupé des travaux militaires, pour répondre jour par jour aux nombreuses lettres qui lui étaient adressées :
— « Très cher et féal. Pour respondre a la votre disons » que tous voz Capitaines aient a nous envoier le rolle » de leur soldats, contenant les noms et surnoms, et le » traictement de chacun d'eulx. Quoy faict sera pourveu a » leur argent ; Et quant aux soldats se partant sans congé, » il est commandé a notre mayeur de les observer et » cercher, et les punir a exemple, ou bien renvoier a vous; » Et quant est des vivres, procurerez que soit publié franc » marché et pourveu a la seurté des vivandiers, au moien » de quoy ne poura faillir au camp suffisance de toutes » choses nécessaires ; Avant publier le franc marché vous » vous enquesterez si les gens du Roy ont touché argent, » car sans cela ne seroient asseurez ceulx qui amèneront » vivres au camp ; Nous entendons que les bourguignons » auroient prins près de la taverne a Muse un notre subiect » nommé Matthy de Ponton, vous vous informerez des
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» qualitez de sa personne pour le réclamer et relaxer, » s'il le mérite ; A tant, très cher et féal, Notre Seigneur » Dieu de mal vous garde. De notre Cité de Liège, le 13rae v de mars 1595.
» Nous estant par le S1' d'Ontremont, notre Commis- » saire.... attesté que ledit Matthy de ponton est homme » de bien, le réclamerez et ferez relaxer des bourguignons » qui le tiennent prisonier comme notre subiect et homme » de bien qu'il est. Ernest etc. »
— « Très cher et féal. Nous avons ceslc après disnereu y> la votre de ce mesme iour pour responce a laquelle ne » dirons autre touchant le poinct de la ville, sinon ce que » desia vous avons par notre dernier advisé de notre » intention, et le désir qu'avons que soiez le premier a » entrer en la ville, pour par ceste raison avoir droict dy » tenir la garnison a lexclusion des estrangers (l) ; Par » tant si vous estez encores a ee poinct ne fauldrez vous » trouver vers le Sr de La Motte pour luy demander quil » vous accorde estre la poincte et le premier entrant » en la dile ville et taschez a obtenir ceste faveur pour » le respect que dessus ; Quant à ce que désireriez notre » venue illec , ne le pourions faire pour beaucoup de » bonnes et justes considérations, lesquelles vous seroient » trop longues a discourir ; Et a ce que nous escrivez desia » davoir regard à la misère des soldats sommes bien » esmerveillez de ce, veu que despuis naguères ils ont » receu ung mois de gaige entier, et que ils ont estez > la moitié du temps sur les villaiges sans rien despendu ;; du leur, par ou ne pourraient avoir encores telle une sy » grande disette que lescrivez ; attendu que quant a la » provision de vivre , nous croyons quil en soit venu
( 0 Le Prince prévoyait que les Espagnols no lui restitueraient pas sans difficulté la place.
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» abondament du costé de Namur et dailleurs ; neant- » moins sil vous mancque autres nécessitez, attendrons de » voz nouvelles. A tant, prierons Dieu vous avoir en sa » sainte garde. De notre Cité de Liège ce 13e de mars 1595. » Ernest. »
— « Très cher et féal. Vous scavez qu'avons une seulle » Seigneurie pour nous acqurze et a nous appertenante, » en laquelle avons trois censés joinctes l'ung à l'aultre, ass- » cavoir la seigneurie de Viersé (i), et nous avions espéré » que Ion tascheroit au moings de la préserver pour notre >; regard ; Dont avions aussi prié Monsieur de La Motte » qui y avoit constitué une sauvegarde soldat Espaignol, » lequel nat eu faucthoiïté de faire son debvoir, de sorte que » nos manans se sont retiré; Qu'est 'cause que vous » avons bien voulu recommander ledit lieu comme chose » noire ; Et signament noz trois eensiers et les censieres » Grand Jehan, Jehan Thiry et Jacq Gouffy : Remectant » a votre prudence le moyen de les garantir ; Vous voulant » dire que en cecy nous seront preuve de combien ce que » nous louche vous soil a cœur. A tant, très cher et féal, etc. ■» De Liège ce 14e de mars 4595. Ernest. »
— «. Très cher et féal. Comme notre très cher et féal le y> Sgr de Louverval nous at envoyé ung prisonnier nommé » Jehan Piedt pour avoir le nom de s'estre grandement $> obligé envers notre endroiet qui seroit esté pris par force » des mains de celluy qui luy conduisoit par les gens du » capitaine Groebendoncq a notre très grand regret ;
« Par ou ne désirant rien tant que de pouvoir faire » chastoy exemplaire des traihistres de leur Prince et » pairie, nous avons bien voulu requérir de faire toute » dilligence vers Monsieur de La Motte a lin ledit prisonnier » soil retrouvé, et ledit Grobendoncq constrainct de le
( i) Cette seigneurie devint la propriété de Charles de Billehé.
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» nous faire tenir icy avecq convoy d'aulcuns de ses sol- » dats et ce porteur de ceste, ou vrayement par aultre voye » qu'il vous samblerat la plus seure, renvoyant le porteur » de cestes avecq les ordres dudit Sgr de La Motte, et luy » adjoingnant quelqu aultre pour facilliter le faict, si ainsi » le trouverez convenir, rendant tout debvoir afin ledit » rebel nous soit rendu ; Ce que recepvrons pour service » très singulier ; Et a Dieu vous recommandons donc et » luy prions quil vous ayt, très cher et feaulx en sa sainle » garde. De notre Cité de Liège, le 15e de mars 1595. » Ernest. »
— « Très cher et féal. Nous désirons que vous entendiez » de Monsr de La Motte ce quil veult ordonner de noz » gens, car ou ils ne seroient par delà de service, ils s'en » pourraient retourner a la garde de ceste notre Cité, bien » que nous vouldrions que se prendant la ville, ils y fussent » mis dedens ; De quoy luy ferez instance de notre part et » nous advertirez son intention comme aussy si se prendant » le chasteau, il le mettera entre noz mains, comme at esté )> dévissé avec le commissaire Taxis que se feroit, ayant » esté dès le commencement, et restant encore telle notre » confiance, de quoy vouldrions aussy estre asseurez par » sa déclaration.
» Au reste procurerez y soit mis ordre affin que les vivan- » diers puissent aller et venir librement pour avoir abon-
» dance de vivres et autres choses nécessaires (atten-
» dant ? ) sur ce votre responce, notre Sgr de mal vous » garde. De Liège le 15e de mars 1595. Ernest etc. »
— « Très cher et féal. Nous avons receu votre lettre » du Xmo de ce mois par le présent porteur, a laquelle nous » saurions respondre autre sinon que tenez toujours bonne » correspondance avec le cheff des gens qui se trouve de » vostre costé. Du reste si pouvez encore ceste nuict y> surprendre la ville avec voz gens le pourrez faire et
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» nous seroit très agréable d'entendre ; advertissez nous » doncques en toutte (d'advertence ?) de ce que journelle- » ment s'addonnera. A tant etc. De notre Cité de Liège, » le 15e de mars 1595. Ernest. »
II. Ernest de Bavière était probablement très désireux de connaître le degré d'avancement du siège , car il annonçait, le 16 mars, à Jehan de Berlaimont, son arrivée près de Huy.
— « Très cher et téal. Estant résolu de nous transporter » demain vers Villers le Temple pour y povoir estre avec » l'aide de Dieu a un heure après midy, avons de ce adverty » le Sr de La Motte, affin qu'il nous y vienne trouver, et » partant sera ceste pour vous ordonner de vous trans- » porter vers icelle seigneurie nous venant illec en sa » compagnie trouver ; Faites doncques qu'il disne devant » affin qu'ayant conféré par ensemble chacun se puisse » retirer en son cartier. A tant, très cher et féal etc. De » notre Cité de Liège, le 16e de mars 1595. Ernest etc. »
Nous supposons que cette entrevue n'eut pas lieu. Les missives qui suivent confirment notre opinion.
Autre lettre adressée au même. — « Très cher et féal. » Comme nous entendons estre par delà prisoniers entre » autres David de Froidmont, Jean Pied , et un troisiesme » appelle le Chat, lesquels nous sont accusez de la trahison » de noz Chasteau et ville de Huy, vous ordonnons de » les envoier icy avec bonne garde, sans y faire faulte. A » tant, très cher et féal etc. De notre Cité de Liège, le » 16e de mars 1595. Ernest etc. »
Autre lettre. — « Très cher et féal. Ceste sera pour vous » ordonner de pour plus grande commodité de notre )> artillerie, commander a d'aucuns soldats de votre charge » et de notre service, tels que trouverez et jugerez,
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» plus expertes et entendus a ce, pour soy joindre et » donner toute ayde et assistence a noz bombardiers et » autres corais à notre dite artillerie ; et nous remettant j> du surplus a votre discrétion, vousaccommanderons, Très » cher et féal, à la sainte garde de Dieu. De notre Cité de y> Liège, ce 48e de mars 1595. Ernest. »
III. Le Prince-Évêque s'attendait à une capitulation de la part des Hollandais. Dans cet espoir, il donne lui-même ou fait parvenir, par écrit, quelques conseils au colonel Jehan de Berlaimont. Mais, comme nous le disions plus haut, il n'a pas encore eu connaissance, dans la matinée du 25 mars, de la reddition du château. La preuve en résulte de ce qu'il prescrit l'établissement de batteries au pied du mur du monastère des Croisiers. Or, les troupes assié- geantes avaient , depuis le 43 , deviné l'avantage de cette position pour leurs chaudrons , ou mortiers.
— « Très cher et féal. Comme nous tenons que l'ennemy » soit ores sorty de notre chasteau de Huy, nous avons bien » voulu ordonner par ceste, qu'aiez a faire inventoriser et » mettre par escript bien particulièrement toutes les choses
» qui y seront ostenduement dudit ennemy, et nous
» en envoier la liste, pour nous en servir au besoing requis ; » A tant, très cher et féal etc. De notre Cité de Liège, le » 24e de mars 4595. Ernest etc.»
— « Monsieur. Comme les Hollandois ont emmené hors » du Monastère de S1 Aldegonde en la ville de Huy , » sur le Chasteau dudit Huy, dix muids de grain, cinqs » licts avecque leur appartenances, et trois aimes de » vin, vous avons bien affectueusement voulu requérir, » comme faisons par ceste, attendu l'extrême pouvreté » des Plieuse et religieuses dudit monastère, tele que sans » recouvrement de ce que dessus, ne leur serai presque » possible rentrer leur dit monastère, veuillez tenir la
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» bonne main envers Monsieur Lamotte , et autres où serai » de besoing, afin que le tout soit aux prieuse et convenl » dudit monastère restitué; Eu quoy nous ferez singulier » plaisir, et service agréable a son Altesse notre Prince; » qui serat lendroict où prierons le Créateur vous » octroyer Monsieur en santé bonne e1 longue vie, nous » recommandant affectueusement a vos bonnes grâces. » De Liège, ce 22° de mars 1595.
s> Voz bien affectionnez amys a vous complaire. Les gens » du privé Conseil de Son Altesse Sérénissimede Liège, etc. y> — « Monsieur. Comme les Hollandois ontemmené hors du » Monastère de S1 Victore lez la ville de Huy, sur le Chas- » teau dudit Hùy , bien quattre vingts aimes de vin, qua- rante niuyds de grain, et environ quattre vingts licts , » vous avons bien affectueusement voulu requérir, comme » faisons par ceste, que veuillez tenir la bonne main envers » Monsieur de Lamotte et autres, ou serat de besoing, at'tin » que le tout soit aux Prieuse et religieuses dudit monas- » tère restitué; En quoy vous ferez singulière amitié, et » service agréable à Son Alteze notre Prince, qui serat » lendroict où prierons le Créateur vous octroyer
« Monsieur en santé bonne et longue vie , nous recom- » mandant a voz bonnes grâces. D.e Liège , le 22e de » mars 1595.
» Voz bien affectionnez amys a vous complaire. Les gens » du privé Conseil de Son Altesse Sérénissimede Liège etc.» — « Très cher et féal. Ceste serat pour vous ordonner » qu'ayez a envoyer en ceste notre Cité de Liège avecq » bonne et seure garde, (de que nul inconvénient nen » advienne , Ions les prisonniers en notre Ville de Huy » soyent hommes en femmes sans exemption de persone » peur en estiv disposé ainsi que trouverons convenir ; » Dautre vous ordonnons aussy denvoyer vers ceste notre » dite Cité tous les pioniers pour estre empliez la et ainsy
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que trouverons pour notre service appartenir, partant ne soyez de lung ni de lautre en aucune faulte, car notre sérieuse et expresse volunté est tel ; A tant, très cher et féal, prierons le Sg1' Dieu vous avoir en sa sainte et digne garde. De noire Cité de Liège, ce vingt troisiesme jour du mois de mars 1595. Ernest etc. »
— « Très cher et féal. Estant dedens notre chasteau de Huy aucuns globes célestes a nous appartenans, sera ce mot pour vous ordonner de vous enquester par tout où lesdits globes seront, et entre les mains de qui, vous les faisant incontinent restituer; Faites en ce le debvoir que de vous sommes attendant et nous les envoyez incontinent. A tant , très cher et féal, etc. De notre Cité de Liège , ce 23e de mars 1595. Ernest etc. »
— « Très cher et féal. A cest instant nous recepvons nouvelles de Brusselles comme pour plusieurs considé- rations Ion trouveroit expédient que devant le faict de Huy, venir a assault, deussidns faire de nuict la poinctc a noz gens pour gaigner le devant a l'exclusion des aultres ; En quoy nous sentons beaucoup de difficultez en nous mesme ; Et désirons den avoir votre advis, veuillant bien dire que aurons pour aggréable ce que trouverez bon. Aussi nous souvient que Harauguère escripvant aux Estats s'est plainct extrêmement de ses officiers et soldats, les déclairanl canailles et voleurs, et qu'il n'ai assistence des officiers que deVander meulen ; qui feroit cela entendre aux soldats par le moyen des sentinelles pourroit par adventure exciter quelques séditions entre eulx ; Ce que remectons a. votre maniance et discrétion ; Jehan Piedt prisonnier nous al descouvert au jourdhuy qu'il f'aulf en toute manière battre du costet des Croisiers , et les perles du costel d'amier(?) veu que elles seul bien peu fortes; ce que remectons aussi à votre jugement ; A tant,
1res cher el bienamé, etc. De Liège, ce jour de notre
Da 1595. Ernest. »
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IV. Enfin, le Prince-Évêque Ernest de Bavière apprend, par une lettre en date du 24 mars , la nouvelle de la capitu- lation. Il écrit, le lendemain, au seigneur de Berlaimont, la dépèche qui suit :
— « Très cher et féal. Nous avons receu la votre du 24e; » Les Sphères ou globes célestes nous désirons que les » nous envoiez par bonne main ; Et quant aux prisoniers » demourez de la nous aurez a envoier tost la liste d'iceulx » contenant les noms surnoms, qualitez mérites ou deme- » rites que pourez scavoir de chacun d'eux , pour estre » d'iceulx ordonné comme conviendrat ; Nous ne trou- » vous lion d'envoier les enseignes, si non celle de la Com- » pagnie du Capitaine Dans, pour ce que nous vous ordon- » nons de la faire marcher au plus tost soubs le Lieutenant » d'icelle vers Bouillon pour tenir garnison tant au lieu de » Bouillon qu'a Palizoul selon que le Gouverneur d'illecq » trouvera bon de la colloquer a la garde de cette fortresse, » ce qu'avons trouvé convenir mesmes par advis du Sr de » La Motte, pour les nouvelles qui sont du Visconte de » Tourenne ; Et quant a noz autres trouppes sommes d'advis » de les remettre en garnison tant en ceste notre Cité que » principalement en noz villes frontières vers la Campigne » et Breda, d'autant qu'il est bien vraisemblable que Herau- » guiere ne cessera de nous tailler de la besoigne, do rr » costel la où il commande, ce qu'avons aussy escript au » Sr de La Motte, et pensons qn'il trouvera notre motif » bon mesme pour l'advertence qu'avons du S1' d'Haneffe » dont luy avons